Museler la presse, un des premiers signes vers un régime autoritaire ?

Le 26 juillet au matin la police tunisienne a fait irruption dans le bureau de la chaîne de télévision qatarie Al Jazeera à Tunis. Les journalistes sur place ont été obligés de cesser immédiatement leurs activités et évacuer les lieux. Les locaux ont ensuite été confisqués.

Cette intervention a eu lieu au lendemain de la chute du Premier ministre Hichem Mechichi et de la suspension du pouvoir législatif par le président Kaïs Saïed. La liberté de la presse vient donc de prendre un coup en Tunisie, cela est-il l’annonce d’un tournant vers un régime plus autoritaire ?

Qu’en est-il ailleurs dans le monde sur la liberté des journalistes à maintenir la démocratie ? Le journalisme est-il un des piliers fondamentaux de la démocratie ? La liberté d’informer de révéler est-elle au centre du bon fonctionnement d’un état ?

"Les tentatives de contrôles du pouvoir sur un média sont nécessairement un mauvais signal pour la démocratie"

Martine Simonis secrétaire nationale de l’AGJPB affirme que "La fermeture d’un média ou les tentatives de contrôles du pouvoir sur un média est nécessairement un mauvais signal pour la démocratie".

"Les médias sont un système de contrôle et d’information" explique-t-elle. D’une part contrôle des différents pouvoirs et de l’autre information du public. Si on l’en vient à enlever ça, cela signifie "qu’on renforce le pouvoir coercitif d’un état".

Elle ajoute notamment que "les états aux velléités de dictature ou pouvoir fort, commencent toujours par museler les médias libres". L’emprise sur les médias est donc un des premiers signes d’une démocratie défaillante voir d’un tournant vers un régime autoritaire.

"Il est important dans une démocratie d’avoir non seulement des médias indépendants, mais aussi d’avoir des conditions dans lesquelles ils puissent travailler"

Lorsqu’on parle de conditions de travail il s’agit pour Martine Simonis "d’accès à l’information public, liberté de circulation, accès aux lieux, conditions d’exercice du métier de journalistes possible dans le pays". Toutes ces conditions doivent donc être réunies pour garantir le bon fonctionnement de la liberté de la presse.

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Des partisans et des employés d’ABS-CBN, le plus grand réseau de diffusion du pays, lors d’une manifestation devant le bâtiment d’ABS-CBN à Manille, le 21 février 2020. © AFP BASILIO SEPE

"Des conditions pas respectées dans de nombreux pays"

Lorsqu’on s’attarde sur le rapport de reporter sans frontière sur la liberté de la presse en 2021, on peut voir que le tableau devient de plus en plus noir. 73% des pays analysés par reporter sans frontières ont partiellement ou totalement bloqué la liberté de la presse.

Pour Martine Simonis ce qu’il se passe actuellement en Tunisie est "très inquiétant". Nombreux sont les pays qui ne respectent pas l’indépendance des médias, qu’ils soient privés ou publiques.

La pluralité est aussi un des points importants, "on doit pouvoir retrouver cette pluralité sur tous les supports" détaille Martine Simonis.

"Sans médias libres il n’y a pas de démocratie"

L’Europe est elle aussi confronté à ces problèmes. Il y a bien évidemment les conditions en Hongrie et en Biélorussie, ou la presse ne cesse d’être censuré et contrôler.

Mais depuis quelque temps cette volonté de contrôle et de censure se glisse dans les "grandes démocratie" européenne. Comme cela est le cas en France explique Martine Simonis : "La France n’est pas du tout un exemple de conditions idéales du métier de journaliste". "On a vu pas mal de violences, on a aussi vu des législations qui ne permettent pas un journalisme libre".

"Les conditions pour l’instant ne sont pas réunies pour que la France puisse être citée comme un exemple en matière de liberté de la presse".

Ce problème est en train de se généraliser dans tous les pays d’après Martine Simonis. "Les journalistes ont de plus en plus de difficultés à exercer leurs métiers, on voit maintenant ce qu’on voyait avant dans d’autres pays : de la violence envers les journalistes et les médias".

"Avant quand on parlait de violence envers la presse on en parlait en Amérique latine, en Asie, au Moyen Orient, maintenant on le voit en France en Belgique de manière plus modérée mais aussi aux Pays-Bas" affirme-t-elle.

Les entreprises privées peuvent elles aussi participer au contrôle de la liberté de la presse

Anthony Bellanger secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes, reprend l’exemple d’Europe 1 qui a subi une vague de licenciement suite au changement de ligne éditorial.

" Il y a des lois qui existent en France contre la concentration des médias mais elle n’est jamais utilisée, on retrouve Bolloré Lagardere Arnault…" détaille-t-il. Le lien entre grands patrons et contrôle de la presse se fait "dans le fait qu’ils soient tous proches avec des membres du gouvernement ou même amis avec le président en place ou d’anciens présidents"

"On évite donc de contrarier ses propres amis politiques" déplore Anthony Bellanger. Les patrons des groupes de presse privée "font actuellement la pluie et le beau temps au niveau des médias" explique-t-il.

"Le gouvernement de plus fait rien pour contrer ces pratiques la" affirme-t-il, mais on ne peut pas accuser le gouvernement de vouloir organiser la presse à sa main. "En revanche il ne fait rien pour changer la situation" déplore Anthony Bellanger.

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Un manifestant tient une pancarte sur laquelle on peut lire "Le journalisme n'est pas un crime", lors d'une manifestation intitulée "Erdogan n'est pas le bienvenu" en Allemagne © AFP SASCHA SCHUERMANN

Un premier pas vers un système répressif ?

"Quand un système répressif est enclenché il s’auto-alimente et continue dans la répression" déplore Martine Simonis en affirmant "qu’il est de plus en plus difficile de reconquérir des libertés par la suite".

Un système répressif envers les médias est donc l’annonce d’une continuité de mesures plus répressives par la suite.

Un système se voulant autoritaire ou même dictatorial cherche à éviter toutes contradictions. "Une contradiction peut émaner du peuple mais surtout des médias, si le peuple n’est pas informé de la situation alors les contestations seront beaucoup moins éclairés voir inexistantes" explique Martine Simonis.

"Une fois les mesures visant le muselage des journalistes, celle-ci s’accompagne d’autres mesures liberticides contre les individus : comme sur le droit de manifester, le droit d’association, le respect des droits de défense…" détaille-t-elle.

"La liberté de la presse est la condition pour que les autres libertés puissent exister"

Anthony Bellanger explique "En France par exemple le but est d’avoir la mainmise sur l’espace publique et pour se faire ils musèlent les journalistes". Actuellement un débat à lieu en France pour créer une nouvelle carte de presse qui serait délivré par le ministère de l’intérieur pour autoriser le journaliste à se rendre sur tel ou tel lieu pour effectuer son travail.

Une idée à laquelle Anthony Bellanger s’est fermement opposé. "C’est un non définitif" pour lui "on est dans une situation extrêmement inquiétante".

"Avant on se faisait tuer sur les territoires en guerre, maintenant on se fait tuer sur des territoires en paix"

Anthony Bellanger alarme sur la situation internationale des journalistes. En 15 ans le monde est devenu plus dangereux pour la profession.

C’est bien pire qu’avant et c’est réellement pire qu’avant"

"Ce qui est pire qu’avant c’est que maintenant ou vise les journalistes en manif on leur tape dessus et c’est ça qui est alarmant" déplore-t-il.

Nombreux sont les journalistes qui finissent en prison pour avoir simplement fait leur métier. "L’Europe en tant que région est la région du monde est la région ou il y a le plus de journalistes en prison" détaille-t-il. Jamais avant on aurait imaginé une telle situation.

"Par exemple en Afghanistan maintenant la nouveauté c’est de tuer les femmes, les talibans ne supportent pas que les femmes travaillent", "une jeune journaliste de 18 ans s’est fait assassiner en mars avec 3 autres de ses collègues" explique-t-il.

La répression des journalistes se fait par des actions gouvernementales de censure et de contrôles, mais elle se fait aussi par des meurtres et des attaques. Tout cela pour empêcher la liberté d’informer et de révéler.

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