MSF refuse les fonds européens pour dénoncer la politique migratoire de l'UE

C'est un geste fort et un message clair : l'ONG Médecins sans Frontières ne veut plus de l'argent européen pour mener ses projets partout dans le monde. A partir d'aujourd'hui, MSF n'acceptera plus les fonds des institutions européennes et de ses pays membres pour dénoncer la politique migratoire de Bruxelles.

Une politique de dissuasion, plus de protection

Dans le collimateur de MSF : l'accord européen signé avec la Turquie il y a bientôt trois mois. Il permet à Bruxelles de renvoyer des réfugiés arrivés illégalement sur les îles grecques vers la Turquie. Derrière cette accord "de la honte", MSF y voit une logique que l'Union européenne veut imposer ailleurs, comme la semaine dernière, avec les pays africains. Une politique de dissuasion plutôt que de protection.

Médecins Sans Frontières ne veut pas être complice de cela. Brice de le Vingne, directeur des opérations chez MSF explique: "L'année dernière, nous avons dépensé 31 millions d'euros dans la crise des réfugiés en Europe. MSF a supporté des camps à Idomeini, nous avons fait du sauvetage en mer à Lesbos avec plusieurs bateaux."

"Nous avons toujours à l’heure actuelle trois bateaux qui ont sauvé plus de 3000 personnes ces derniers jours en Méditerranée. Bref, nous sommes en première ligne sur la crise des migrants en Europe. Et ce que l’on a vu de manière permanente, ce sont des systèmes politiques qui ont créé des barrières. Ils ont pour but unique de bloquer ce flux de réfugiés, pas de protéger des gens qui viennent de contexte de guerre".

Selon MSF, ces politiques provoquent encore plus de souffrances: "On a par exemple dans nos consultations des traumatismes psychologiques importants, des cas de tortures, des gens battus. Vous avez vu ces reportages tournés à Idomeini [NDLR: au Nord de la Grèce ] avec ces gaz lacrymogènes ? Ce genre de choses, nous ne les vivons pas assis dans notre fauteuil. Nous les vivons tous les jours avec nos centaines de volontaires sur le terrain."

"On est arrivé avec ce genre d'accord politique à un niveau de cynisme qui nous fait réagir aujourd'hui. On préfère arrêter de recevoir des fonds de l’Union Européenne pour tous nos projets, pas seulement pour les migrants, car on ne peut pas accepter des fonds d’institutions politiques qui créent ce genre de crises humanitaires".

8 % du budget global de MSF

Ces fonds européens représentent autour de 8 % du budget global de MSF, soit près de 50 millions d'euros en 2015. Cette décision est donc significative. MSF affirme qu'elle n'aura pas de conséquences sur ses projets menés sur le terrain. Jérôme Oberreit, secrétaire général de l'Association: "On se positionne fermement. Mais maintenant, on va devoir s'organiser autrement pour combler le déficit. On va puiser dans nos fonds de réserve pour répondre aux urgences. Et puis, nous allons élargir notre base pour répondre à cette réalité.

Brice de le Vingne enchaîne: "C'est un travail de 40 ans. On a 5,7 millions de donateurs qui nous soutiennent dans le monde, du Brésil au Japon, en passant par les États-Unis. Nous espérons que ces donateurs privés vont nous suivre parce que cela nous permet d'avoir cette indépendance essentielle et de garantir que nous ne sommes pas influencés par les politiques".

En ce qui concerne la Belgique, l'enveloppe versée à MSF est de 4 à 5 millions d'euros par an. Cet argent a par exemple financé des projets VIH ou la lutte contre le virus Ebola. Des négociations étaient en cours pour la période 2017-2021 mais MSF vient donc d'y mettre fin.

Une décision pour créer le débat

Cette décision, que va-t-elle changer? Quel impact aura-t-elle? Médecins Sans Frontières espère faire pression sur cette politique européenne. Jérôme Oberreit : "J'espère que cela va avoir une influence positive pour changer cette politique. Maintenant, on n'est pas naïf non plus par rapport à un climat général. Mais on se doit de vocaliser notre désaccord. Si on ne le fait pas, les choses vont s'accélérer et c'est très inquiétant". Peut-être aussi que cela donnera des idées à d'autres ONG. Sur Twitter, Amnesty salue l'attitude de MSF.

Du côté de la Commission européenne, on dit être informé de cette décision. Mais Margaritis Schinas, porte-parole de la Commission, botte en touche et relativise cette décision: "Cette suspension n'aura aucun impact sur les projets d'aide humanitaire en cours, portés par MSF, dans d'autres parties du monde. L'année dernière, la Commission européenne a soutenu MSF à hauteur d'un peu plus d'1 % de tout le budget de l'aide humanitaire de la Commission européenne. Cela représente autour de 15 millions sur un budget d'1 milliards et demi du total de l'aide".

Une manière de relativiser, mais une réaction plutôt embarrassée. Autre réaction, celle du ministre belge de la Coopération au développement. Alexander De Croo dit regretter cette décision. Il espère que "dans l’intérêt des millions de personnes dans le besoin, une collaboration constructive sera à nouveau possible".

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