Moutier, ou la saga du changement de canton d’une petite ville suisse, pas si tranquille que cela

Le 28 mars dernier, la ville suisse de Moutier a choisi de changer de canton et d’opter pour le Jura. Un vote suffisamment net, cette fois (2114 voix contre 1740, soit 54,9% des voix) pour ne pas risquer de susciter des recours en annulation.

Et voilà qui marque sans doute, la fin d’une saga qui dure depuis… 1815 et qui a connu de nombreuses péripéties, des rebondissements – qui de loin peuvent apparaître comme folkloriques - mais qui a aussi connu des attentats, et deux morts.

Le point final, vraiment, à la saga ? Alexandre Steiner, journaliste au quotidien suisse Le Temps et fin observateur de la région l’espère : "Même si on est 40 ans après la création du Jura, chez les anciens mais aussi chez les plus jeunes, il y a tout le temps les arguments qui reviennent : le Congrès de Vienne, les erreurs de l’histoire, les années 70, les caisses noires, raconte-t-il. Les gens ont de la peine à se projeter vers l’avenir, même s’ils le disent. Moutier devrait officiellement changer de canton dans 4 ans, mais il faudra sans doute bien plus longtemps pour que cette page se tourne définitivement !"

Le journaliste raconte qu’encore aujourd’hui, des enfants déambuler avec des drapeaux jurassiens en criant "plus jamais Bernois". "C’est clairement une question qui se transmet d’une génération à l’autre… Ça a été un tel combat, on peut se demander de quoi ils vont parler à présent. Il y a toute une réinvention politique à faire pour s’intéresser aux vraies questions, une fois celle-ci enfin réglée", commente-t-il.

Langue et religion, sources de discorde

Alors, puisque saga il y a, on a choisi de vous la raconter. Peut-être pas dans tous ses détails, mais juste pour se dire qu’en Suisse aussi, la question linguistique, ou religieuse, entre autres, peut mener bien loin.

Tout commence donc en 1815. Défaite de Napoléon à Waterloo, et réunion des vainqueurs avec d’autres Etats européens pour redéfinir les frontières. Parmi les décisions prises lors du Congrès de Vienne, le territoire du Jura, ancien évêché de Bâle, est attribué à la Suisse, où il est intégré au canton de Berne.

Ce dernier perd en échange, et à son grand dam, le Vaud et l’Argovie. Malgré le côté très centralisateur des Bernois, le territoire parvient à garder sa culture et sa langue françaises.

Mais au fil des années, les tensions montent entre le Nord, catholique, et le Sud, protestant. Pour des raisons religieuses et/ou culturelles, des mouvements séparatistes naissent, puis disparaissent.

L’affaire Moeckli

Et nous voilà en 1947. Le 20 septembre, le Grand Conseil bernois refuse de confier la Direction des travaux publics et des chemins de fer au jurassien Georges Moeckli. Motif : il ne parle pas suffisamment bien le dialecte bernois… Un événement qui sert de catalyseur au déclenchement de ce qu’on appellera désormais la Question jurassienne.

Les manifestations se multiplient et, surtout, se crée le Comité d’action pour la défense des droits du Jura, renommé plus tard Comité de Moutier, chargé de dresser le catalogue des revendications et de fédérer les forces. Il prépare son cahier de revendications, intitulé La Question jurassienne présentée au canton de Berne (reprenant notamment, et ça nous parle, des garanties concernant la minorité linguistique).

Mouvement séparatiste jurassien

En parallèle, naît également le Mouvement séparatiste jurassien qui, comme son nom l’indique, veut se détacher de Berne. Dans sa réponse, le gouvernement bernois accepte certains points, mais refuse tout partage de souveraineté.

Les autonomistes organisent en 1948 leur première Fête du peuple jurassien. En 1950, une votation reconnaît le peuple jurassien dans la constitution bernoise ; le français est reconnu officiel et on crée une commission paritaire pour examiner et résoudre les problèmes.

En 1959, une première votation rejette, à 52% , la création d’un nouveau canton. C’est à partir de ce moment-là que des groupements pro jurassiens haussent le ton. Des tracts d’abord, puis des incendies volontaires de fermes, de scieries, d’une banque.

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Des "années de braise" dans une ville de 7500 habitants © AFP or licensors

Les années de braise

Une décennie plus tard, alors que le gouvernement de Berne lance un programme de réformes et qu’on parle de plus en plus d’autonomie, l’idée d’un plébiscite germe également, et les actions vont en se multipliant. De la part du groupe Bélier, notamment, qui goudronne les rails à Berne, investit l’ambassade de Suisse à Paris, construit un mur devant le Rathaus (Hôtel de Ville) de Berne… En face, un autre groupe, le groupe Sanglier, entend maintenir l’appartenance à Berne. Et chacun durcit le ton, en vue du plébiscite fixé en juin 1974.

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De votation en consultation et autre plébiscite… © AFP or licensors

Mort la veille du plébiscite

La veille de celui-ci, le jeune Maurice Wicht, qui tentait de placer un drapeau jurassien sur le toit d’un immeuble, est visé par des coups de feu. Il décédera de ses blessures. Le lendemain, 23 juin 1974 les Jurassiens disent oui à la création d’un nouveau canton, celui du Jura.

Mais le plébiscite ne présente pas une face unie dans tous les districts (ensemble de communes), et cela aura des conséquences. Des districts du Jura bernois veulent rester dans le giron bernois. Ce sera entériné dans un nouveau vote. La Suisse dans sa totalité reconnaît pour sa part la République et le canton du Jura à 82,3% de oui le 24 septembre 1978. Le Jura devient le 23e canton suisse.

Caisses noires

Fin de l’histoire ? Ben non ! Les activistes veulent que le sud abandonne Berne pour rejoindre le Jura. Et le groupe Bélier reprend du service et recommence des actions, tandis que (ça manquait…) une sombre affaire de caisses noires déclenche un beau scandale : des fonds 'secrets' bernois auraient servi à influencer des votes. Des années après, le Tribunal fédéral décidera de ne pas donner suite.

Au rayon des anecdotes et faits d’éclat, signalons encore le vol de la pierre d’Unspunnen, en juin 1984. Nouveau fait d’armes du groupe Bélier, cette pierre de 83 kilos, symbole de la Suisse primitive, est volée par les activistes en 1984 au musée d’Unterseen. Elle sera finalement rendue en 2001.

Deuxième mort

Les années passent, les protestations perdurent. En janvier 1993, c’est un autre jeune activiste, Christophe Bader, qui décède, alors qu’il bricole une bombe artisanale à Berne. Et puisque, décidément, on n’a pas l’air de sortir du bourbier, en 1994, un accord est signé entre les cantons de Berne, du Jura, et la Confédération pour mettre sur pied l’Assemblée interjurassienne. Son but : restaurer le dialogue et la coopération.

"Et là", explique Alexandre Steiner, "après pas mal de travaux et de discussions, en 2012, les cantons de Berne et du Jura ont signé une déclaration d’intention commune qui mettait en place un processus en plusieurs étapes visant à mettre un terme cette fois à cette question jurassienne. Il y a eu une première consultation populaire en 2013, où l’ensemble du Jura bernois et du Jura devaient voter pour savoir s’ils voulaient former un grand canton.

Question définitivement réglée ?

A ce moment, l’ensemble du Jura bernois a répondu non, sauf la ville de Moutier qui avait voté oui. Ensuite, les communes pouvaient encore demander à se prononcer individuellement et, avec Moutier deux petites communes ont donc revoté en 2017 ; et il était dit à ce moment qu’à l’issue de ces votes, la question serait définitivement réglée sur le plan institutionnel".

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Déception et colère après l’annulation © AFP or licensors

L’embardée

Nous sommes alors en 2018. Et, bardaf, c’est l’embardée : le "Oui" de Moutier (à 51,72% 137 voix d’avance) est sujet à recours : problèmes de neutralité dans la campagne électorale et problèmes relevés dans l’organisation du scrutin. Le vote est finalement invalidé le 23 août 2019. Déception et colère. On est reparti pour un tour.

Car Moutier, l’air de rien, "si elle peut sembler très petite (7400 habitants) aux yeux de Bruxelles, et même de la Suisse, pour la région francophone du Jura bernois qui compte 54.000 habitants, c’était la plus grande commune. Perdre Moutier, pour les francophones du canton de Berne (qui compte au total un million d’habitants), ce n’est pas indolore".

La der des ders ?

Alors ? Alors on remet, une dernière fois, le couvert. Et les citoyens de Moutier se prononcent une nouvelle fois, sous la surveillance d’observateurs fédéraux, avec toutes les mesures de sécurité. Et ce sera donc le vote du 28 mars dernier.

Moutier se prononce cette fois à 54,9% des voix pour le rattachement au Jura. Un risque de nouveau recours ? "Non", selon Alexandre Steiner, "vu le chiffre cette fois, je pense qu’il n’y a pas de risques. Mais pour certains politiciens et mouvements de lutte, le combat n’est jamais fini : d’ailleurs, un de ces hommes politiques m’a dit que si on avait laissé tomber après le refus la première fois du vote des femmes, on ne serait pas bien avancé aujourd’hui !

Encore des tensions

Il y aura encore des tensions je pense, cette question a pollué les débats pendant des années, avec des accusations de tricheries de part et d’autre. Il est difficile de savoir si cela concerne toute la population ou seulement les politiques, mais ceux-ci sont censés quand même représenter la population.

Et sur les réseaux sociaux, après le vote, on a vu des personnes dire que le combat n’était pas terminé. Il y a déjà des groupes qui disent qu’ils ne s’arrêteront pas tant que tout le Jura ne sera pas réuni, ce qui me semble complètement irréaliste comme objectif… En 2013, le Jura bernois s’était tout de même prononcé pour un non à 72%, hormis Moutier. Les autres communes du Jura bernois sont plus tournées vers Bienne, voire la Chaux-de-Fonds ou même Neuchâtel. L’avenir sera sans doute davantage marqué par des collaborations intercantonales que des changements de territoire.

Et c’est vrai qu’il y a aussi toute la question de la religion, le Jura bernois est protestant, le Jura est catholique, cela a aussi défini la frontière entre les deux Juras. Cela dit, ces dernières années, on n’en était plus au stade des années de braise des années 70, les violences étaient plus verbales qu’autre chose".

Il restera tout de même conclut Alexandre Steiner, des questions de réorganisation territoriale, voir quelle commune prendra la succession de Moutier dans le Jura bernois car "une grande partie de l’administration bernoise décentralisée était à Moutier, tout comme le tribunal d’arrondissement ou des écoles".

Rendez-vous dans 4 ans, donc, pour le point final de cette saga. Ou pas.

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