Motos-taxis au Togo: la survie comme moteur

Komlan (à gauche) et Sewa (à droite) à leur station de zémidjan.
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Komlan (à gauche) et Sewa (à droite) à leur station de zémidjan. - © Amandine Réaux

Désenchantés par le marché du travail au Togo, ceux que l’on surnomme les "zémidjans" (motos-taxis) se tournent vers cette profession pourtant d’une grande précarité. Mais ce secteur informel est en train de se professionnaliser.

"En sortant du bureau, j’enlève ma cravate et ma veste, je prends la moto et je fais zémidjan." Depuis quatre ans, Yannick mène de front deux vies. Commissionnaire dans les assurances la journée et chauffeur de moto-taxi les soirées et week-ends. "Les gens pensent d’abord à faire trois repas par jour, pas forcément à une assurance vie", constate ce père de famille, qui n’a gagné que 60 000 Francs CFA (90 euros) avec son job diurne le mois dernier. "Jamais, jamais je ne veux que mes enfants fassent zémidjan ! Je fais ça pour les soutenir, pour qu’ils aient un bon diplôme", se promet l’homme de 43 ans.

Kossi, 36 ans, est lui aussi zémidjan par défaut. Cet ouvrier couteau-suisse s’est lancé il y a 2 ans et roule pendant les périodes creuses dans son secteur, le bâtiment. Même s’il préférerait ouvrir une boutique de matériel d’électricité.

Tout le monde peut s’improviser zémidjan

Comme Yannick et Kossi, de plus en plus de travailleurs cherchent un complément de salaire. Mais de nombreux jeunes, parfois diplômés, s’abonnent aux routes bitumées et pistes qui quadrillent Lomé. Les chauffeurs sont presque exclusivement des hommes.

Aujourd’hui, des dizaines de milliers de motos-taxis arpentent la capitale togolaise pour transporter passagers et marchandises. Le concept du zémidjan, littéralement "emmène-moi vite" en langue fon, est arrivé du Bénin au début des années 1990 après une grève des taxis-voitures de Lomé.

Mais contrairement au Bénin, la profession n’est pas réglementée. Tout le monde peut s’improviser zémidjan, même sans permis, ce qui cause régulièrement des accidents. Lorsqu’on demande à Kossi si son métier est dangereux, il pousse un "Oh !" aigu et se prend la tête dans les mains. Yannick juge lui aussi la pratique "très dangereuse", aussi bien pour la santé - il souffre des reins - qu’au point de vue de la circulation : il a déjà eu un accident, "un automobiliste qui a ouvert la portière" au moment où il passait à sa hauteur. Il faut ajouter à cela l’exposition permanente à la pollution.

Les chauffeurs reçoivent entre 30 centimes et 1 euro par course, un maximum de 8 euros chaque jour. Rapporté au mois, c’est certes plus conséquent que le salaire minimum (53 euros par mois), mais il faut retrancher l’essence et les réparations. Sans compter l’investissement pour la moto - environ 500 euros - et la plaque d’immatriculation - 75 euros.

Des jeunes chômeurs à leur compte

Sewa et Komlan se retrouvent chaque jour à l’une des stations de zémidjans. Les jeunes hommes de 25 ans ont choisi cette voie il y a 3 ans car "il n’y avait pas de travail ailleurs". "On travaille 7 jours sur 7, de 6h à 18 ou 19h", affirment-ils, et les soirs de week-ends en sus. Alors quand Sewa se plaint de douleurs "au dos et aux hanches", Komlan renchérit : "Moi, c’est dans tout le corps". "J’aimerais ouvrir une boutique de prêt-à-porter parce que j’adore les vêtements, les chaussures", rêve Komlan, lui-même bien apprêté. En fait, "il n’y a pas de bon côté" à être zémidjan, se désole-t-il.

Un véritable système de l’économie informelle s’est formé autour de ces motos-taxis. Les mécaniciens, comme Kouadio qui répare la moto de Sewa et Komlan, ainsi que les dizaines de stands d’essence de contrebande qui jalonnent les axes principaux.

La start-up GoZem, qui lancera bientôt son application à Lomé, veut formaliser le secteur en offrant à la fois "l’opportunité d’un travail flexible" et un "transport fiable", explique Emeka Ajene, le directeur-manager. Présentée comme le Uber togolais, l’entreprise mise sur la sécurité : formation des chauffeurs, assurance obligatoire et casque systématique pour les passagers. L’objectif est d’augmenter la productivité en mettant en relation plus de clients avec les chauffeurs, sans augmenter le prix des courses. Le revenu moyen devrait alors atteindre 12 euros par jour, une fois soustraite la commission de 20%, espère Emeka Ajene. Une petite avancée pour les chauffeurs… mais qui implique qu’ils aient un Smartphone et du crédit internet en permanence. Ce qui n’est pas à la portée de tous.

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