Mort de George Floyd : quand des groupes d'extrême droite participent à des manifestations antiracistes

Ici, un membre des "Boogaloo Bois", lourdement armé, au cours du manifestation en hommage à George Floyd.
Ici, un membre des "Boogaloo Bois", lourdement armé, au cours du manifestation en hommage à George Floyd. - © LOGAN CYRUS - AFP

Depuis la mort de George Floyd, asphyxié par la police, plusieurs manifestations antiracistes ont éclaté à travers le pays, donnant lieu parfois à des scènes d’émeutes. De là à dire que la plus grande puissance mondiale est face à un climat insurrectionnel il n’y a qu’un pas que Donald Trump aimerait bien franchir. D’ailleurs il souhaite y répondre par le déploiement de l’armée.

Mais plusieurs observateurs ont constaté la présence de groupe d’extrême droite voire de suprémacistes blancs au sein de ces manifestations antiracistes. Étonnant ? Pas tant que ça. Ces groupes sont très hétéroclites mais ils partagent cette volonté de guerre civile et se nourrissent de ce climat insurrectionnel. Ils se saisissent de l’opportunité pour pousser davantage les antagonismes.

Des hommes blancs, très souvent lourdement armés, appelant à “tuer du flic”, et portant parfois une chemise hawaïenne (oui, oui. C’est apparemment un des signes de reconnaissance), bienvenue chez les "Boogaloo Bois".

Une photographie floue

Plusieurs chercheurs et médias ont observé des mouvements d’extrême droite prendre part aux manifestations antiracistes, dont les fameux “Boogaloo Bois”.

Le problème c’est que ces groupes/mouvements sont très diversifiés dans leur idéologie. Souvent constitués à travers les réseaux sociaux, ils parviennent à se réunir lors événements comme les émeutes. Autrement dit, la vague de contestation constitue une parfaite opportunité pour les "Boogaloo" de passer des écrans et des memes sur Facebook à l’action sur le terrain.


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Pour Emilie Van Haute, politologue à l’ULB, il y a trois composantes que l’on peut retrouver au sein de ces groupes : “on retrouve une articulation entre des groupes d’extrême droite fascistes, des groupes libertaires et anti-gouvernement et une nébuleuse attirée par les discours complotistes”.

Et si ces groupes n’avaient que peu de liens entre eux auparavant, on constate qu’ils se rejoignent de plus en plus au sein de groupe tels que le “Boogaloo Bois” ou encore les QAnon, terme qui renvoie aux complotistes.

Ils se sont fait remarquer dernièrement au sein des cortèges de manifestants. Ils s’insurgent contre une police trop armée et trop violente et veulent y répondre par la violence.

Mais comme l’indique la spécialiste des mouvements extrêmes, JJ MacNab, sur twitter, le mouvement des "Boogaloo" est très divers, "alors que certains membres sont des suprémacistes blancs, les plus jeunes et les plus gros groupes ne le sont pas. Et alors que certains membres soutiennent Donald Trump, ils sont nombreux à le détester ".

 

Passage à la violence, voire à la guerre civile

Une chose semble réunir tous ces groupes c’est que la violence est le moyen pour atteindre leur but : puisse être la fin du gouvernement ou déclencher une guerre raciale ou encore une guerre civile.

Selon le site Vice, ""boogaloo", est un code pour guerre civile indépendante ou confrontation violente avec les forces de l’ordre". Et c’est l’un des points communs qui rallie les membres de ce groupe. Ce sont souvent des hommes blancs, armés et d’une certaine façon anarchistes parce que anti-gouvernement et violents. D’ailleurs, ils s’insurgent contre les violences policières mais n’estiment pas que celle-ci soit raciale.

Pour eux, la violence se justifie parce que la police est violente et pour y répondre ils doivent saisir les armes : d’ailleurs sur les réseaux sociaux pullulent les appels à "tuer du flic".

A la recherche d’une visibilité

Mais quel est leur rapport avec des manifestations antiracistes suite à la mort d’un homme noir par un policier blanc et ces groupes ?

Selon Joan Donovan, directeur de recherche à Harvard, cité par le Washington Post, ces groupes ont développé des techniques d’intrusions pour pénétrer ce genre de manifestations. Il appelle ça le “stream sniping”. L’idée, empruntée au monde des jeux vidéos, et de s’introduire dans un événement dans le but d’attirer la visibilité sur vous et de provoquer les autorités sur le devant de la scène.

L’intérêt est "de se donner de la visibilité, il y a un intérêt à développer son discours car l’enjeu racial s’est imposé à l’agenda médiatique et politique […] un moyen de faire entendre leur voix ", analyse Benjamin Biard, chercheur au CRISP.

Pour Emilie Van Haute, il s’agit aussi de jeter l’opprobre sur le camp adverse, en “ajoutant de la violence”. Elle décrit la polarisation de la société américaine, exacerbée au sein de ces groupes. Pour des groupes violents et extrêmes, les manifestations antiracistes sont une “opportunité”.

En bref, c’est le bon moment pour les "Boogaloo Bois", en faveur d’une guerre civile, de se montrer.

En plus, c’est aussi l’occasion de “recruter” de nouveaux membres. C’est pourquoi, des événements comme la mort de George Floyd, surtout lorsqu’ils sont sur la place publique, constituent une opportunité pour ces groupes. "La figure du martyr est particulièrement pertinente car elle aide le public à considérer comme une raison morale d’agir et comme une justification de l’usage de la violence. C’est aussi une opportunité pour recruter des personnes et les soutenir", estiment les chercheurs du groupe de réflexion Network contagion qui ont analysé les activités de ces groupes sur les réseaux sociaux pendant le confinement.

La puissance des réseaux sociaux

Ces groupes se rencontrent principalement sur les réseaux sociaux et les médias alternatifs conspirationnistes. D’ailleurs, "le recrutement se fait beaucoup par les réseaux sociaux. Les groupes vont se créer et vont donner lieu à du concret", indique Benjamin Biard.

“Les réseaux sociaux et les médias alternatifs complotistes c’est ce qui a permis d’unifier ces bulles qui étaient séparées. Ça permet de créer des ponts entre les différents groupes. En plus, les réseaux sociaux sont des ponts qui attisent la polarisation et favorisent les antagonismes”, analyse Emilie Van Haute.

Par ailleurs, selon les chercheurs de Network Contagion, la quarantaine liée au coronavirus a été une période prospère pour ces groupes. En effet, dans leur étude ils estiment que "la quarantaine a provoqué la parfaite tempête de popularité pour certains éléments […] dans la mesure où les utilisateurs étaient confinés chez eux, isolés, sans emplois, et donc plus vulnérables aux théories conspirationnistes".

Network contagion estime en effet que “les idéologies des Boogaloo, un meme apocalyptique faisant la promotion de la guerre civile avec divers thermes libertariens et ethniques, ont augmenté pendant la quarantaine liée au coronavirus et ont introduit la perspective de la lutte armée dans le vrai monde déconfiné à travers des manifestations dans le pays”.

La constitution américaine à l’œuvre

Le fait est qu’aux Etats-Unis, la liberté d’expression protégée par le 1er amendement et le droit du port d’arme protégé par le second et bien ça fait un sacré mélange.

Aux Etats-Unis vous pouvez être un passionné par les nazis et vous pavaner en rue avec le costume et vous êtes protégés au nom de la liberté d’expression. Vous pouvez aussi arborer des armes à votre ceinture tout en allant chercher votre café et votre journal, c’est le second amendement sur le droit du port d’arme.

Et la rhétorique de ces groupes d’extrême droite s’unit et se réfère constamment à la protection de ces deux amendements de la constitution américaine. Cela participe également à la polarisation contre des groupes démocrates qui, selon cette rhétorique, s’attaqueraient aux sacro-saints fondements de la Nation.

Difficile de se prononcer sur l’ampleur du phénomène mais “en comptant les complotistes on peut dire que c’est quelque chose de très large”, indique la politologue Emilie Van Haute.

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