Moncef Slaoui, l’entrepreneur belgo-marocain devenu "Dr Covid" de Donald Trump

A la tribune du jardin de la Maison-Blanche, l’homme fait figure d’autorité : visage dur, ton déterminé et mains solidement accrochées au pupitre. Dans son discours d’introduction à sa nouvelle mission, seul son accent le trahit. Car si le docteur Moncef Slaoui a été nommé par Donald Trump pour trouver un vaccin au covid-19, il n’est pas américain d'origine, mais belgo-marocain. La presse du royaume chérifien s’est d’ailleurs précipitée pour couvrir l’événement.

Si pour beaucoup, le nom de Moncef Slaoui ne dit rien, ce n’est pas du tout un inconnu dans le domaine de la vaccination. Actuellement membre du directoire du groupe de biotechnologies Moderna, cet immunologiste de 60 ans, formé à l’ULB, est devenu en trente ans une des figures du groupe pharmaceutique GSK. Il est même allé jusqu’à devenir numéro deux du groupe et président du département vaccins, récupérant le fauteuil de Jean Stephenne, emblématique patron de la branche. Un homme qu’il connaît bien : "C’est mon mentor, racontait-il en 2010 au Soir. J’ai beaucoup d’admiration pour lui. Je lui dois pas mal de choses."

Né au Maroc, formé en Belgique, résident des États-Unis

C’est justement en partie grâce à Jean Stephenne que le natif d’Agadir a pu gravir les échelons et se forger une réputation dans le monde de la vaccination, lui chez qui la vocation est née après le deuil de sa soeur, morte de la coqueluche lorsqu'ils étaient enfants au Maroc. Après le développement de vaccins dans les années 90, Moncef Slaoui se voit proposer de travailler dans le département business de l’entreprise, puis de la recherche et développement. En 2016, il était l'une des cinquante personnalités qui changent le monde du magazine "Fortune", rappelle l'Echo.

Son palmarès est remarquable : développement de vaccins contre la gastro-entérite infantile à rotavirus et contre le cancer du col de l’utérus, augmentation radicale du nombre de projets… Tout en réduisant les effectifs. "J’ai appliqué les recettes que j’avais apprises avec Jean : développer l’esprit entrepreneurial et une culture de la responsabilité, prendre des risques mais mesurés, investir dans les talents, écouter les gens qui sont au cœur des projets…", expliquait-il au Soir. Même si désormais les deux hommes se retrouvent en concurrence sur le dossier covid-19 : en avril, Jean Stephenne a été nommé président du conseil de surveillance du laboratoire allemand CureVac, qui cherche également un vaccin.

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Jean Stephenne, ancien directeur général de GSK en Belgique. © VIRGINIE LEFOUR / BELGA

Trois ans après avoir quitté GSK, voici donc Moncef Slaoui en pleine lumière, politique cette fois. Car Donald Trump compte bien sûr lui et surtout sur son expertise belge. Titulaire d’un doctorat en immunologie et en biologie moléculaire à l’ULB, Moncef Slaoui a gardé un "lien émotionnel très fort" avec la Belgique, racontait le docteur au Soir. Même s'il avouait en 2017 à l'Echo que notre pays n'était pas sa destination programmée : "je voulais étudier la médecine en France, mais ça n'a pas marché. Où parle-t-on le français? À Bruxelles." Il confesse également être parti en Belgique pour suivre son amie, débauchée d'Harvard pour travailler sur un vaccin contre le sida.

Avant de partir dans le privé en 1988, Moncef Slaoui a enseigné en Belgique, à l’ULB et à l’UMons. Et même s’il a désormais aussi la nationalité américaine, et qu'il habite entre les Etats-Unis et Londres, l’immunologue est convaincu, comme Jean Stephenne, du savoir-faire belge en matière de vaccin : "il y a ici les meilleurs experts, l’expérience, les infrastructures… C’est impossible à dupliquer ailleurs."


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Une raison de plus qui a poussé Donald Trump à le choisir pour chapeauter l’opération de la dernière chance : "Warp Speed", comprenez "vitesse de la lumière". Il s’agira de trouver un vaccin contre le covid-19… d’ici fin 2020. Avec des chiffres précis : 100 millions doses du vaccin disponibles en novembre, 200 millions en décembre et 300 millions d’ici janvier. Une tâche titanesque ? Certainement. Mais malgré quelques hésitations, sûrement liées au fait de ne pas parler dans sa langue maternelle, le docteur Slaoui semblait serein. "Je crois que ces objectifs sont très crédibles, a-t-il assuré. Je crois également qu’ils sont extrêmement difficiles. Toutefois, j’ai confiance en notre équipe […] pour réaliser ces objectifs."

Un premier projet dès le mois de mars

Mais un vaccin pour une pandémie qui a fait plus de 300.000 morts en quatre mois, c’est comme l’Arlésienne : on en parle et on l’attend depuis déjà longtemps. Moncef Slaoui, tout spécialiste des vaccins qu’il est, a-t-il pris la mesure de ce que représente le covid-19 ? En réalité, il a même déjà travaillé dessus, puisque son entreprise, l’Américaine Moderna, a été la première à annoncer un projet de vaccin contre le covid-19 en mars. "Il faudra attendre encore quelques mois, peut-être vers la fin de l’année, mais personnellement je reste optimiste", affirmait le docteur dans une interview au magazine Maroc Hebdo fin avril.


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Quelques mois pour un vaccin, c’est très peu. Moncef Slaoui explique cette efficacité par la technique de l’ARN messager : au lieu de créer un antigène du virus et de l’injecter au patient, on amène le corps lui-même à produire cet antigène et donc des anticorps. Le temps de créer un antigène est donc épargné. Une technologie que l’immunologiste juge "équivalente, sinon parfois supérieure" aux vaccins classiques.

Effet de manche… ou conflit d’intérêts ?

Sans manquer de respect à l’expertise et l’expérience de Moncef Slaoui, difficile de ne pas voir dans cette nomination un geste politique de la part de Donald Trump, confronté à une crise sanitaire sans précédent. Le président américain veut frapper fort et vite, après une gestion catastrophique pendant plusieurs mois. "C’est une entreprise scientifique et logistique massive, que notre pays n’a pas vue depuis le projet Manhattan", a martelé Donald Trump, faisant une comparaison étrange avec le développement de la bombe atomique en 1939. Les experts de la Maison-Blanche sont plus mesurés sur la rapidité à trouver un vaccin. "L’idée d’avoir des traitements disponibles ou un vaccin pour que les étudiants reprennent l’école en automne serait un petit peu trop s’avancer, même au rythme que nous avons", a déclaré Anthony Fauci, l’expert sanitaire en chef.


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A peine nommé, Moncef Slaoui a donc du pain sur la planche pour convaincre les sceptiques. Et aussi pour répondre aux polémiques qui pointent le bout de leur nez. Car déjà certains s’interrogent sur son parachutage subit à la Maison-Blanche. Selon le site StatNews, Moncef Slaoui est toujours actionnaire de 156.000 stock-options chez Moderna, d’une valeur de plus de 10 millions de dollars. Cela n’a pas manqué de faire réagir la sénatrice Elizabeth Warren, ancienne candidate démocrate à la présidentielle, qui accuse le "nouveau tsar du vaccin" de Donald Trump d’un "gigantesque conflit d’intérêts"… et demande aussitôt sa démission. Pas la meilleure ambiance pour lancer un projet destiné à sauver des millions de vies.

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