Mission économique: un enjeu de société pour le Maroc

La Princesse Astrid est en mission économique au Maroc du 25 au 28 novembre. Une mission qui suscite beaucoup d’intérêts. Près de 470 investisseurs belges y participent. La plus grande mission économique belge jamais organisée. Il faut dire que le gouvernement marocain a engagé - au pas de course - des réformes pour attirer les investisseurs étrangers.

Il a mis en oeuvre un programme de soutien aux investissements. 12 zones franches ont été créées dans le pays, dont 7 sont opérationnelles. Parmi les belges qui y sont installés, ASM Aéro dans l'aéronautique ou encore Recticel dans l'assemblage automobile.

Et pour accueillir ces entreprises, le Maroc investit beaucoup dans l'infrastructure, comme le port de Tanger Med, aujourd'hui classé 1er port d’Afrique ou la Ligne à grande vitesse (LGV) - également 1ère d'Afrique - qui permet de relier Casablanca et Tanger, les deux grands pôles économiques du pays, en à peine 2 heures au lieu 5 heures.

Un pays à deux vitesses

"Les grands projets tels que le port de Tanger Med ne rendent service qu’aux bourgeois et au gouvernement", lance Azzedine, la trentaine, droit dans ses basquettes. "Au lieu d’investir dans un TGV, le gouvernement devrait entretenir les lignes traditionnelles", ajoute-t-il, faisant référence à un récent événement tragique. Il y a un mois, un train de passagers a déraillé à quelques kilomètres de Rabat, faisant 7 morts et 125 blessés.

"Le peuple ne profite pas des richesses du pays : la pêche, les développements en méditerranée, le phosphate, l’agriculture...Une grande majorité du peuple n’en tire pas les bénéfices", déplore encore Azzedine.

Dans les rues de Derb Sultan, quartier modeste de Casablanca, tout le monde le connait et le salue chaleureusement. Azzedine est ouvrier dans le bâtiment. Et à ses heures perdues, il rejoint l’Association El Miter Bouchentouf, une ONG qui œuvre pour le développement social du quartier. "Nous avons organisé un tournoi de foot sur cette place. Comme ça les jeunes font du sport, ils s’occupent".

Derb Sultan n’a pas les moyens de s’offrir un espace pour les jeunes. "Regardez ce tas d’ordures... on est allé plusieurs fois chez le Maire pour réclamer l’assainissement des trottoirs. Les immondices sont toujours là. Mais on y parviendra", assure Azzedine, calme et déterminé.

Au total, une dizaine de bénévoles travaillent dans l’Association El Miter Bouchentouf pour venir en aide aux habitants dans les domaines de l’éducation, la formation professionnelle ou encore l’égalité des genres.

Nadia, mère de famille, a installé dans son modeste salon un petit tableau à craie qui sert de support pour transmettre aux enfants quelques rudiments de français, d’arabe et de mathématiques. "Je donne des cours de soutien aux élèves de primaire, tous les soirs de la semaine’" explique-t-elle, "parce que leurs parents ne savent ni lire, ni écrire et aussi parce que le niveau scolaire dans les établissements publics est catastrophique".

Inégalités socio-économiques

Dans son dernier rapport ‘Partager la richesse avec celles et ceux qui la créent’, Oxfam dénonce une crise des inégalités au Maroc, à la fois socio-économiques et régionales.

Malgré les avancées considérables réalisées ces 25 dernières années, certains indicateurs sont alarmants. La pauvreté reste très prégnante en milieu rural. L’accès à une couverture médicale a progressé, mais reste faible (36% de la population). Le taux d’emploi n’est que de 46% et près des trois-quarts des jeunes diplômés sont au chômage.

"Chaque Etat repose sur trois piliers : la santé, l’éducation et les services... Or, chez nous’, ajoute Azzedine, ‘ces 3 domaines sont terriblement faibles. Les citoyens ne jouissent pas de leurs droits comme lorsqu’on va à l’hôpital ou au commissariat, nous sommes toujours mal traités... c’est pour cela que les gens protestent dans les rues".

En effet, ces dernières années, la jeunesse marocaine a protesté dans plusieurs villes du pays (le Rif, Jerada, Zagora, Ouarzazate), obligeant le gouvernement à prendre des mesures. "Le projet de loi de finances 2019 a une vocation sociale et solidaire", a affirmé le nouveau ministre de l’Economie et des finances, Mohammed Benchaâboun.

L'éducation (33% de la population est encore analphabète) et l’accès aux soins sont les deux plus gros défis que doit relever le Maroc. Mais à ce jour, on ne peut que constater la disparité entre les efforts financiers injectés dans ces deux domaines à coup de millions de dirhams, et les résultats obtenus, quasiment nuls.

"Les gouvernements successifs ne se concentrent que sur les aspects macroéconomiques, c’est-à-dire l’équilibre budgétaire", dénonce Abdeljalil Laroussi, responsable plaidoyer chez Oxfam Maroc. "Aucun n’a mis en œuvre une politique sociale". Avec un taux d’endettement public de 65% du PIB et un déficit de 3.6%, le Maroc figure en effet, parmi les bons élèves du FMI.

Déficit de croissance

"La grogne que vous constatez au Maroc est la résultante d’un déficit de croissance", analyse Ahmed Laaboudi, Directeur général du CMC (Centre marocain de conjoncture). "Depuis 2010, la croissance au Maroc s’est essoufflée. Aujourd’hui, elle tourne autour de 3.5%. Si vous retranchez à cela, le taux de croissance démographique, il reste 1 à 1.5% de croissance… ce n’est pas ainsi que l’on peut combattre les inégalités".

Le Maroc a donc besoin de rebooster sa croissance économique en continuant d’investir, comme il le fait déjà (30% de son PIB). "Mais il faut investir dans des secteurs productifs qui génèrent des revenus", précise Ahmed Laaboudi, "et ensuite il faut créer un climat des affaires favorable, dans le cadre d’un Etat de droit, de manière à sécuriser les investissements", ajoute-t-il.

Pour booster son économie, le Maroc mise sur le développement de l’industrie dans les secteurs de l’automobile, le textile ou encore l’aéronautique. Le gouvernement est engagé dans une véritable course contre la montre. Avec son ‘Plan d’accélération industrielle’, il a promis de créer 500 000 emplois d’ici 2020. A ce jour, la moitié a été créée.

La région du Rif profite-t-elle des infrastructures industrielles de Tanger ? 

"Avec son port et ses zones franches, Tanger a créé près de 70 000 emplois. Si l'on compte en moyenne 5 personnes par famille, faite le calcul", répond énergiquement Rachid Houari, Directeur général du port de Tanger Med 1. "Ces emplois bénéficient à 350 000 personnes. Je ne connais pas beaucoup de pays européens qui réalisent cette performance. Ensuite, ces emplois bénéficient autant à la région qu'au reste du pays, puisque les jeunes recrues viennent aussi de Casa, Rabat, Meknes...".   

Cela n'empêche pourtant pas la grogne de couver dans le pays. Si le gouvernement parvient à maintenir un calme relatif, c'est grâce à une Caisse de compensation dotée de plusieurs milliards de dirhams, dans laquelle il puise pour subventionner des produits de base comme le sucre, la farine et le gaz butane. Une compensation des prix qui sert autant les pauvres que les plus aisés…

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK