Migration inversée: quand les travailleurs roumains et polonais décident de rentrer au pays

Des travailleurs saisonniers roumains à l'aéroport de Bucarest.
Des travailleurs saisonniers roumains à l'aéroport de Bucarest. - © DANIEL MIHAILESCU - AFP

On l’appelle "migration inversée", en d’autres mots, retour au pays pour beaucoup de travailleurs venus en Europe occidentale et qui choisissent de rentrer au bercail. The Economist vient de consacrer un article à ces Polonais, Tchèques, Roumains et autres Européens de l’Est qui décident de quitter la Grande-Bretagne après des années, voire des décennies. Parfois une décision impulsive prise dans la foulée des mesures de lutte contre la pandémie, mais aussi le résultat de plusieurs facteurs, personnels, familiaux, économiques, et du Brexit bien sûr. Ce phénomène se retrouve-t-il en Belgique ? Sans doute, mais de façon beaucoup moins importante pour le moment.

Liberté de circuler dans l'Union européenne

De façon générale, le phénomène des retours au pays pour les travailleurs migrants a toujours existé. Pour les travailleurs ressortissants de l’Union, cela fait partie de la mobilité du travail en Europe. Souvent, explique le professeur de sociologie à l’ULB Andrea Rea, "ces retours concernent, comme on le sait par des interviews et non par des données chiffrées, que les personnes qui travaillaient de manière irrégulière, en raison de la pandémie, dans divers secteurs". Et évidemment l'Horeca, frappé en Belgique de plein fouet par la crise sanitaire a vu le nombre d'emplois fondre, avec les postes du bas de l'échelle les plus touchés. Toutefois, "il est impossible de chiffrer ce mouvement", note Andrea Rea.

En effet, en Belgique, les dernières données annuelles de l’émigration de non-Belges disponibles de Statbel concernent 2019, donc impossible de chiffrer un possible "effet Covid". Mais on constate qu’en 2019, une partie considérable des émigrations (29% de tous les départs) provenait des ressortissants des 13 "nouveaux" Etats membres, à savoir la Bulgarie, Chypre, la Croatie, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Pologne, la République tchèque, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie. Même si ces données ne mentionnent pas le pays vers lequel partent ces populations, on peut imaginer qu'un bon nombre a regagné leur pays d'origine.

Au niveau mondial, les restrictions croissantes aux frontières ont réduit la mobilité des migrants. Entre le 11 mars 2020, lorsque l’OMS a déclaré le Covid-19 pandémique, et le 22 février 2021, près de 105.000 restrictions de mouvement ont été mises en œuvre dans le monde, selon l’Organisation mondiale des Migrations. On estime que les flux migratoires vers les pays de l’OCDE – mesurés par les nouveaux permis délivrés – ont diminué de 46% au premier semestre 2020. L’année dernière devrait être un creux historique pour ces migrations. Ainsi, les estimations pour 2020 suggèrent que la population de l’Allemagne n’a pas augmenté pour la première fois au cours de la dernière décennie en raison d’une baisse de l’immigration (Office fédéral allemand des statistiques).

Si l’on prend le cas de la Roumanie, 20 millions d’habitants qui a vu s’expatrier massivement ses professions médicales pour fuir un système de santé mal équipé et peu rémunérateur, environ 1,3 million de Roumains sont retournés en Roumanie l’an dernier, explique The Economist. Mais au cours des 30 dernières années, ils ont été plus de 4 millions à prendre le large.

Notamment en Belgique (officiellement près de 100.000 Roumains vivent en Belgique, sans compter les ressortissants non déclarés et les roumanophones issus des anciennes républiques soviétiques, Ukraine et Moldavie), où leur communauté se concentre à Bruxelles : ils y sont plus de 40.000. C’est la deuxième communauté étrangère derrière les Français mais devant les Polonais, les Italiens et les Marocains. Les Roumains sont principalement établis dans ce qu’on appelle le croissant pauvre, la couronne nord et ouest de la capitale, de Saint-Josse et Schaerbeek à Anderlecht en passant par Laeken et Molenbeek. Les Roumains de Belgique proviennent de toutes les régions mais surtout du nord de la Transylvanie et de la Moldavie et de la Bucovine. Certains retourneront sans doute un jour en Roumanie, mais pas tous. La plupart resteront, une fois les enfants scolarisés ici.

Quand la tendance s’inverse

Après le "brain drain", la fuite des cerveaux, c’est le "brain gain". En tout cas pour les cols blancs travailleurs diplômés que ce soit du secteur de la santé ou de l’informatique. Travailler à l’étranger n’est plus si intéressant financièrement. C’est une bonne nouvelle pour leur pays d’origine, surtout si outre leurs qualifications, ils rapportent avec eux leur capacité fiscale, du moins ceux qui n’optent pas pour des formules de télétravail : travailler et vivre à l’Est, là où les loyers sont bas, mais continuer à être employé et rémunéré à l’Ouest, là où les salaires sont élevés.

Cela pousse les gouvernements à accompagner le mouvement. Comme en Lituanie ou en Pologne : programmes d’aide, cours de langues pour les enfants nés l’étranger… En Roumanie, des développeurs informatiques se voient gratifier d’une exemption de taxe sur le revenu.

Outre la difficulté à établir son ordre de grandeur, les causes de ce retournement sont aussi malaisées à cerner. Ce qui est sûr, est que le processus a déjà débuté il y a quelques années, dans les pays baltes notamment. Le chômage a baissé dans certains pays d’Europe centrale comme la République tchèque. Les salaires moyens augmentent. Le différentiel entre salaires payés à l’Ouest et à l’Est tend à diminuer. En 2010, un Roumain parti travailler en Italie pouvait espérer gagner 5 fois plus. Aujourd’hui, il peut seulement constater un triplement des revenus. Et le gain est encore plus faible pour les professions qualifiées.

Du personnel roumain rentré au village

Du côté des emplois moins rémunérés, la mobilité est moins aisée. Peintres, maçons, plombiers, menuisiers, électriciens, saisonniers, restaurateurs, serveurs, soignantes, nettoyeuses… Et ces postes peuvent être à la fois plus touchés et vulnérables à la propagation du Covid-19. Mais ils jouent également un rôle important dans la réponse à la pandémie en travaillant dans des secteurs critiques.

Ils souffrent de plein fouet des confinements : l’Horeca, gros pourvoyeur de petits jobs, est à l’arrêt. "Des Roumains qui travaillaient dans les cafés sont rentrés. Je connais trois personnes. Les restaurants cafés sont fermés et ils sont sans travail. Ce n’est pas une très bonne affaire. Ils sont retournés au village", explique Dan Fodor, entrepreneur roumain actif depuis des années à Bruxelles. Lui-même imagine que l’âge venant, il retournera dans son village de l’est de la Roumanie, où vivent ses enfants. Pareil pour ces deux chanteuses, Aurelia Sanda Plaian et Maria Vartolomei toutes deux de Transylvanie, venues en Belgique pour le travail, dans le nettoyage, le bâtiment : même si en Roumanie, le système ne fonctionne pas comme elles le désirent, elles pensent y retourner un jour.

Heureusement, la construction a pu fonctionner quasiment normalement. En Belgique, le secteur emploie de nombreux Roumains qui continuent à travailler. Peu sont rentrés.

Ce sont les plus mobiles, aux emplois les plus instables, qui partent, explique le père Patriciu Vlaicu, doyen l’église orthodoxe roumaine en Belgique. La pandémie a causé une "souffrance psychique", constate le prêtre de la paroisse Saint-Nicolas à Schaerbeek.

Toutes ces populations ne rentrent sans doute pas pour toujours au pays. Parfois il s’agit juste d’un confinement en famille, pour revenir auprès des plus âgés. Mais rien n’est fixé, rien ne dit que certains ne reprendront pas le chemin de l’exil pour le travail après la pandémie.

 

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