Migration en Méditerranée : "Mon but dans la vie ? Quitter la Libye"

Les Nord-Africains sont les plus nombreux à arriver en Italie, via la route dite de la Méditerranée centrale, soit la route migratoire la plus meurtrière au monde. Tunisiens et Algériens en tête, mais de plus en plus de Libyens tentent la périlleuse traversée de la Méditerranée. Malgré des contrôles aux frontières nord africaines qui se sont intensifiés, souvent avec l’aide de fonds européens. Combien d’entre eux meurent en mer ? Impossible de le vérifier. "Il y a des centaines de Libyens qui partent chaque jour !", témoigne un membre d’une ONG qui préfère garder l’anonymat pour des questions de sécurité. Point de départ : les villes de Sabratha, Zaouïa, Zouara, Garabulli. "J’ai vu de mes propres yeux 40 corps que la mer a rejetés sur la plage". Des corps de Libyens, "et plus d‘une trentaine de migrants subsahariens sur les rives de Boukamach". Le principal objectif de toute une partie de la jeunesse mais aussi de famille libyenne : partir, fuir un pays qui ne leur offre plus d’avenir.

Quand le désespoir gagne

Depuis qu’il a 18 ans, Ahmed ne connaît que la guerre. Il s’est d’abord battu contre les troupes de Mouammar Kadhafi. Puis contre l’Etat islamique qui avait implanté son califat en Libye, à Syrte, dans la ville voisine de la sienne, Misrata. Il a ensuite repris les armes pour contrer le Maréchal Haftar qui tentait de s’emparer du pouvoir. Oui, Ahmed aime son pays mais il n’en espère plus rien. Il rêve d’une nouvelle vie, en Europe, sans arme, avec un travail. Il y a quelques mois, Ahmed assurait qu’il ne prendrait jamais la mer, qu’il ne prendrait jamais ce risque-là : "J’ai dû faire la guerre durant toute ma vie, j’ai pris le risque de mourir. Mon père a été tué par les troupes de Kadhafi. Nous avons tellement souffert. Tout ça pour ensuite me noyer en mer ? Non, j’ai beau me sentir brisé de l’intérieur, je ne tenterai jamais de traverser la Méditerranée. Je prendrai un avion, une fusée, peu importe ! Mais jamais je ne partirai sur ces embarcations. Je vois beaucoup d’amis partir. Souvent, je n’ai plus aucune nouvelle. Je ne saurai jamais s’ils sont arrivés de l’autre côté, ou s’ils sont morts en mer".

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© MAURINE MERCIER

Le monde d’après

Et puis, le coronavirus est passé par là. Les frontières du pays sont fermées depuis le mois de mars. Aujourd’hui, Ahmed a changé d’avis "Je vais partir sur un de ces bateaux. Oui, une de ces saloperies de bateaux en plastique ! Ceux avec lesquels tu ne sais pas si tu arriveras vivant ou non. C’est 50-50. Soit, tu meurs bouffé par les requins, soit tu arrives à Naples." Comme des milliers de jeunes Libyens, le désespoir le gagne. En Libye, un cessez-le-feu entre les deux blocs en conflit – Est et Ouest – donne des résultats, mais sur le long terme Ahmed n’y croit pas : "Une paix durable, c’est impossible, il faudra attendre des années pour enfin y arriver".


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Les conditions de vie se sont encore détériorées. Le quotidien est rythmé par des coupures d’électricités qui durent des heures, des jours parfois. Chaque matin, il part en vain à la recherche d’un travail. L’inflation est redoutable. Les prix ont explosé. Ahmed ne voit plus comment continuer : "Après tout ce que j’ai donné à ce pays, me retrouver ainsi sans travail, sans argent, c’est dur. La seule chose que m’offre ce pays, c’est de la tristesse et de la douleur. Celle de perdre à cause de la guerre mes amis et des membres de ma famille. Ici, maintenant les gens luttent pour se payer à manger. Qu’est-ce que je vais faire ? Attendre les bras croisés ici jusqu’à ce que je meure ? Je dois sortir d’ici. Il me faut essayer !"

Ces derniers jours, la mer a rejeté des dizaines de corps, sur les plages libyennes. Ahmed a vu ces images macabres circuler sur les réseaux sociaux. Pendant des années, il regardait, effaré, les images des corps des subsahariens échoués. Les corps des Libyens sont venus s’y ajouter.

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