Migrants au Sénégal: "Quand tu échoues, ta famille ne te regarde plus dans les yeux"

Le port de Thiaroye-sur-Mer, où la plupart des 36 000 habitants sont pêcheurs.
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Le port de Thiaroye-sur-Mer, où la plupart des 36 000 habitants sont pêcheurs. - © Clément DI ROMA

"La migration doit être choisie et non subie, telle est notre conviction." Les mots du Premier ministre français, Edouard Philippe, ont résonné à Dakar le 17 novembre dernier lors d’une rencontre avec le président sénégalais, Macky Sall. Les deux pays se sont engagés à "poursuivre une coopération efficace contre les migrations irrégulières." En banlieue de la capitale, dans les rues étroites de Thiaroye-sur-Mer, point de départ de 380 migrants qui ont trouvé la mort en mer depuis 2005, la déclaration n’a laissé personne indifférent.

Les jeunes de la petite commune de pêcheurs ont commencé à partir massivement vers l’Espagne au début des années 2000. "Au large, on pouvait voir les lumières des passeurs sur les bateaux presque chaque soir", se rappelle Moustapha Diouf, à la tête d’une association de rapatriés. La situation n’a pas changé en 15 ans. Les plus jeunes rêvent tous de quitter le petit port pour l’Europe.

"La pêche ne rapporte rien, personne n’a de quoi vivre correctement ici", reprend Moustapha en désignant les bâtisses délabrées et les rues encombrées par des détritus. Les meilleurs marins ramènent jusqu’à 2000 francs de poisson chaque jour, l’équivalent de 3 euros. Sur le port, les hommes réparent les filets, une aiguille à main, installés à l’ombre des impressionnantes chaloupes en bois. Elles peuvent contenir jusqu’à 100 personnes pour traverser l’Atlantique pendant 2 à 5 jours, vers les îles Canaries, un territoire européen.

Un retour dans la souffrance

Si les départs continuent, ce sont les retours qui préoccupent aujourd’hui Moustapha Diouf. Depuis 2017, 4300 Sénégalais sont revenus volontairement au pays sur les 66.000 rapatriés des régions d’Afrique de l’Ouest et du Centre, pris en charge par l’Organisation internationale des migrants (OIM).

Moumoudou Mbao, 39 ans, est revenu d’Espagne il y a moins d’un an, après y avoir réalisé deux séjours : l’un de deux ans, l’autre de sept mois. "Je suis resté pendant un mois sans sortir de ma chambre à mon retour. J’avais honte de me présenter devant ma femme et mes enfants", explique-t-il. Arrivé en pirogue, il travaillait dans les champs pour envoyer de l’argent à sa famille.

Arrêté pour contrefaçon d’habits, il affirme que son retour a été immédiat après son interpellation. "Ma mère a beaucoup de mal à me voir ici. Pour elle, je n’ai plus ma place à Thiaroye", reprend Moumoudou, qui s’est finalement réintégré dans la commune de pêcheurs. Mais après ses deux échecs, le Sénégalais tente déjà de rassembler les fonds pour repartir.

"Les migrants sont stigmatisés quand ils reviennent"

"Les migrants sont stigmatisés quand ils reviennent, les familles refusent parfois de les voir. Alors, la souffrance psychique est très grande et on assiste à des cas de dépression", explique Gaia Quaranta, psychologue au siège de l’OIM à Dakar. Depuis 2017, l’organisation a pris en charge 76.000 rapatriés africains pour évaluer leur santé mentale après des périples éprouvants physiquement et moralement.

Selon Moustapha, de nombreux migrants veulent repartir par peur du regard des autres. "Les familles rassemblent beaucoup d’argent et d’espoir pour toi. Donc quand tu échoues, elles ne peuvent plus te regarder dans les yeux. Tu risques ta vie et tout cet argent pour rien, c’est un calvaire", déplore-t-il. Mais à Thiaroye-sur-Mer, sans revenus stables pour les habitants, le drame de la migration ne s’arrête pas.

Moins nombreuses à entamer le périple vers l’Union européenne, les femmes du village sont elles aussi attirées par le départ. Sous le toit en tôle d’une petite maison, Tamara Seck prépare le thé. "Si je vais faire le ménage en France ou en Allemagne, je pourrai nourrir ma famille à Thiaroye", affirme-t-elle. La jeune femme a vu ses trois frères partir en pirogue et rêve de les rejoindre.

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