Migrants à Calais : pourquoi rêvent-ils de la Grande-Bretagne?

Ahmed, migrant afghan à l'assaut des camions à Calais
Ahmed, migrant afghan à l'assaut des camions à Calais - © RTBF

Il y a quelques semaines, le Royaume-Uni débloquait 15 millions d'euros pour renforcer la sécurité au port de Calais. C'est en effet par cette voie que passent la plupart des migrants qui souhaitent rejoindre l'Angleterre. On estime qu'ils sont en permanence entre 1500 et 2000 dans les environs de Calais, installés dans des jungles. Nous avons rencontré quelques-uns de ces clandestins à Calais et à Londres, afin comprendre pourquoi ils sont si nombreux à tenter l'aventure. Reportage.

Calais : point de départ des ferries vers le Royaume-Uni. C'est ici que les migrants tentent d'embarquer dans les camions, ensuite chargés sur les bateaux. Il est environ 21h, nous sommes aux abords des départs, la sécurité est maximale : barrières et policiers. Il faut donc s'éloigner de Calais pour comprendre comment les migrants s'y prennent pour grimper dans les poids lourds.

À une dizaine de kilomètres de la ville, par exemple devant des magasins ou des pompes à essence, certains camions sont moins protégés. C'est dans ce genre d’endroit que des migrants tentent leur chance. Nous apercevons une quinzaine de jeunes hommes à côté d’un hangar. Ils sont clairement aux aguets. Ils acceptent de nous parler ; ils viennent tous d'Afghanistan. Dans un anglais correct, Ahmed, nous explique : "On essaye d'aller en Angleterre en camions mais vous voyez la police est ici, ils nous surveillent. C'est un gros problème pour nous et parfois ils utilisent des sprays contre nous."

Ahmed a déjà vécu en Angleterre, il a des contacts là-bas. En effet, il a travaillé quatre ans sur place, puis il s'est fait expulser car sa demande d’asile a été refusée. Mais il veut y retourner, à tout prix : "Certains ici veulent aller travailler, d'autres veulent aller étudier, il y a plein de raisons. Dans notre pays on n'a pas tout cela. Vous savez ça ne nous fait pas plaisir d’être ici dans le noir, avec des habits sales, sans nous être changé, sans avoir pris de douche depuis des semaines. Évidemment nous préférerions être avec notre famille. Mais nous n’avons pas le choix."

Alors plusieurs fois pendant la nuit, Ahmed, comme les autres, tente de se rapprocher des camions. "Si vous avez de la chance, vous y allez. Mais vous voyez ici le camionneur nous regarde, il nous connait." Subitement, un groupe se détache, la police n'est pas là, le camionneur est parti. Cinq Afghans longent un des camions. Avec une rapidité et une facilité déconcertantes, ils vont ouvrir la porte arrière et rentrer dans le camion. Ceux-là passeront peut-être demain vers le Royaume-Uni. Peut-être pas. Car les embuches seront encore nombreuses pour eux. Ahmed lui n'est pas arrivé à monter dans un camion cette nuit. Il reste à Calais cette fois encore, avec un espoir : "retourner dans mon quartier à Londres, retravailler à East Street Market".

La route vers Londres

Le lendemain matin, nous embarquons légalement en ferries, de notre côté, vers le rêve britannique d’Ahmed. Au départ et sur les parkings, les camions se comptent par centaines. Dans l’un ou l’autre, Il y a probablement des migrants cachés. Ces derniers temps, les contrôles se sont renforcés : chiens, détecteurs de chaleur et fouilles des camions. Le Premier ministre David Cameron entend clairement faire diminuer l’immigration illégale vers la Grande-Bretagne. Mais ces contrôles ralentissent le trafic des camions et certains migrants passent encore entre les mailles du filet. On estime qu’une quinzaine de migrants passent chaque jour côté britannique.

Après une heure trente de voyage, nous débarquons à Douvres. Généralement, ce n’est pas dans cette ville que les migrants descendent, puisque les camions ne s’y arrêtent pas. Ils sortent de leur cachette au premier arrêt du camion, par exemple au point de dépôt ou sur un parking le long de la route. Darek Sagan est un camionneur polonais: "J’ai déjà retrouvé des clandestins sur le haut du camion, ils grimpent pendant qu’on fait notre sieste. J’en ai déjà vu en-dessous du camion, au niveau du rangement des palettes, ou carrément entre les roues."

Puis ils s'enfuient, vont partout dans le pays, surtout dans les grandes villes, comme à Londres. Dans la capitale britannique, l’endroit dont nous a parlé Ahmed, East Street Marked, le marché de la rue de l'est, est un marché quotidien très animé. Dans le quartier, plusieurs communautés vivent et travaillent : des latinos, des Kurdes, mais aussi des Afghans. Dans un magasin de téléphonie, nous retrouvons une connaissance d'Ahmed, Amin Ullah: "Oui je connais bien Ahmed, c'est un ami, il travaillait avant ici, un peu plus loin, dans un magasin de fruits et légumes." Il se dit désolé que Ahmed soit toujours de l’autre côté de la Manche et tente toujours de grimper dans un camion. Amin Ullah aussi est arrivé en Grande-Bretagne illégalement. C’était en 2001. À cette époque, il a rencontré moins de difficultés que les migrants qui tentent aujourd’hui de passer la frontière. Il a obtenu le statut de réfugié et est aujourd’hui patron d’un commerce de téléphones portables.

Sur le marché, il n’est pas le seul dans le cas. Emal Nasir avait 12 ans quand il a grimpé dans un poids lourds. Il a obtenu l'asile. Aujourd’hui il a 18 ans, il étudie trois jours par semaine, et travaille dans une échoppe le reste du temps. Il a toujours de la famille et des amis en Afghanistan. "Mes amis veulent venir aussi, mais ce n'est pas facile, certains me demandent comment faire. Je leur dis de ne pas venir. Les frontières européennes sont plus difficiles à passer maintenant."

Les atouts du Royaume-Uni

Malgré ces mises en garde, la Grande-Bretagne reste un rêve. Don Flynn, directeur du "Migrants’rights Network" nous explique que dans ce pays, "on peut trouver un travail très facilement. La création d’emplois y est particulièrement dynamique. C’est parfois un travail de quelque jours seulement, au noir ou encore mal payé. Mais pour certains migrants, un job à 4 euros par heure, c’est toujours mieux que ce qu’ils peuvent trouver dans leur pays." On se débrouille avec quelques mots d'anglais, "et les réseaux de soutien d'immigrés sont très développés à Londres. Il est facile de s’intégrer, de faire connaissance de rejoindre des communautés." Cela dit, ce spécialiste relativise aussi l’importance de l’immigration vers le Royaume-Uni : "La France, l’Allemagne et l’Italie accueillent beaucoup plus de migrants que nous."

A Calais, Ahmed est malgré tout persuadé que c’est du côté anglais qu’il trouvera son bonheur. Il a essayé de trouver un job dans d’autres pays européens et n'a pas réussi. Il tente toujours de monter dans un camion. Et il le sait, 50% des demandeurs d'asile seront refoulés. Mais il veut quand même continuer à tenter sa chance.

Aurélie Didier, avec Garry Wantiez

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