Michel Liegeois (UCL): "On ne peut pas envoyer des missiles n'importe où en Syrie"

Michel Liegeois, professeur en sciences politiques à l’UCL, membre du centre d'étude des crises et des conflits internationaux, président de l’Institut des sciences politiques Louvain-Europe, était l'invité de Matin Première. Il est venu s'exprimer au sujet de l'utilisation des armes chimiques à Douma, un franchissement de la ligne rouge pour les États-Unis et la France. 

"Les missiles arrivent, Russie, tiens-toi prête", lance carrément Trump sur Twitter.

Face à de telles menaces, Michel Liegeois estime que les dirigeants qui se sont autant engagés ne peuvent faire machine arrière, "sous peine de perdre toute crédibilité. D'un autre côté, les militaires ne sont pas si enthousiastes, il y a des problèmes techniques, des risques. Des prises de positions d'acteurs pèsent aussi, comme la Russie qui a indiqué que si des frappes avaient lieu, des représailles auraient lieu contre les auteurs des frappes".

L'heure de l'action a sonné

Difficile donc de prévoir ce qu'il va se passer, le spécialiste des relations internationales prédit malgré tout "quelques frappes, sur quelques cibles, des missiles de croisière pas trop risqués. C'est-à-dire qu’on n’atteigne pas de militaires russes et si possible pas de civils, et qu’on s’en tienne là pour éviter l’escalade".

Il n'imagine en revanche pas qu'Emmanuel Macron, et encore moins que son homologue américain, ne restent les bras croisés. En 2013 déjà, le régime syrien franchissait la ligne rouge, Barack Obama avait renoncé à intervenir. La personnalité de Donald Trump et le fait d'avoir à ses côtés John Bolton, conseiller à la sécurité nationale, peut influencer la décision américaine.

"La volonté de Donald Trump de montrer à quel point il est différent de Barack Obama est un élément qui va l’inciter à prendre la décision de frapper. Il est évident qu’une personnalité comme John Bolton n’a aucun problème avec l’usage de la force létale dans une situation comme celle-là", dit le chercheur.

On ne frappe pas n'importe où

Toutefois, les militaires sont trop souvent écartés, "mais il ne faut pas sous-estimer leur influence", précise Michel Liegeois, ils peuvent opposer des arguments techniques aux représailles occidentales : "On ne peut pas simplement envoyer des missiles n’importe où. Il faut expliquer qu’on a détruit soit des bases de stockage, soit des sites de fabrication, ou des centres commandement qui ont donné l’ordre d’utiliser ces armes chimiques. Il semblerait que ces renseignements ne soient pas à la disposition des militaires".

La communauté internationale tolère un conflit qui, depuis des années, a fait des centaines de milliers de morts. Une commission d'enquête pourrait encore aujourd'hui être la porte de sortie à l'issue de la réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui aura lieu à huis clos aujourd'hui, "mais elle mettrait seulement en évidence que des gaz ont été utilisés, mais pas qui les a utilisés, ni qui l’a ordonné".

Dissocier les armes chimiques du conflit syrien

Cette réunion d'aujourd'hui traitera bien de l'utilisation des armes chimiques, dossier "qu’il faut pouvoir dissocier de la question syrienne", estime Michel Liegeois. Quant à lui, "ce dossier n’évoluera pas ou très peu. Le dossier des armes de destruction massive peut faire l’objet d’un traitement spécifique, comme en 2013. Il y a eu un accord entre les membres du Conseil de sécurité pour contrôler le désarmement chimique de la Syrie en dehors de tout accord politique sur le conflit syrien lui-même."

Malgré le poids politique et militaire des Américains, les Européens ont leur mot à dire, pense le professeur de l'UCL : "En termes politiques, ce n’est pas la même chose de frapper seul que de frapper collectivement. Cela montre que ce n’est pas uniquement un État ou un chef d’État qui frappe parce que c’est dans son intérêt. Plusieurs États montrent que le franchissement de cette ligne rouge mérite une réaction".

Confrontation entre deux blocs

Les Russes ont affirmé qu’ils détruiraient tous les missiles tirés depuis les camps occidentaux, mais aussi qu’ils répliqueraient en détruisant les bases. "Cette menace n’est pas crédible, ils ne peuvent pas détruire l’ensemble des moyens qui seraient utilisés pour frapper la Syrie", estime Michel Liegeois. "Une cible peut être atteinte, là il y a vraiment un risque d’escalade auquel je ne crois pas. Il s’agit d’opposer une dissuasion à une menace".

Ces risques vont aujourd'hui être pris en compte, pense le chercheur. "Ils pourraient aboutir à une décision ennuyeuse pour la France et les États-Unis de finalement ne pas frapper et s’orienter vers une décision diplomatique du type de celle de 2013. Mais ce serait une reculade coûteuse politiquement pour les deux chefs d’État."

Retour de la Guerre Froide ?

Michel Liegeois pense que "la conjoncture a bien des airs de guerre froide parce qu’on a une confrontation de bloc à bloc, mais ça n'en est pas une".

"Les relations entre les russes et les américains ne sont pas pires qu’à cette époque", tweetait ce mercredi Donald Trump. Le professeur n'est pas d'accord : "Elles sont tendues parce qu’il y a des divergences d’intérêt majeures sur un certain nombre de dossiers mais pas tous. Le Conseil de sécurité continue d’ailleurs de fonctionner : plusieurs dizaines de résolution sont votées par an, contre 3 ou 4 à l’époque de la guerre froide. Quelle que soit l’origine de la crise, les intérêts des États-unis et de l’Union Soviétique étaient à fronts renversés".

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