Mexique: les femmes se lèvent pour dénoncer une nouvelle vague de féminicides

Les Mexicaines n’en peuvent plus et le font savoir. Après plusieurs meurtres de femmes aux États-Unis mexicains, certaines d’entre elles ont décidé de lever la voix et de porter un message fort auprès des autorités. Des manifestations, presque quotidiennes, se multiplient pour exiger que soit mis fin au climat d’impunité entourant les féminicides.

Un appel à la grève nationale est même lancé pour ce 9 mars. Les citoyennes mexicaines vont effectivement "disparaître" des bureaux, magasins, transports, rues, restaurants et écoles pour demander un plus grand soutien afin que leurs droits soient respectés.

Ces manifestantes entendent mettre la pression sur le gouvernement et le président Andrés Manuel Lopez Obrador (AMLO) qui est accusé d’apathie devant la multiplication des cas de féminicides et les failles des institutions policière et judiciaire. L’indignation est aussi palpable sur les réseaux sociaux avec les mots-clés #Justiciaparatodas (Justice pour toutes) et #Niunamenos (Pas une de plus).

Portant des vêtements noirs et certaines le visage couvert, les protestataires exigent du président mexicain la levée de l’impunité dont bénéficient les criminels et la fin de la violence sexiste. Les femmes mobilisées mettent en cause une culture de la violence machiste et exigent des politiques publiques de protection et de prévention.

Des cas emblématiques de féminicides de Mexico à Juarez

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Des femmes manifestent en hommage à Ingrid Escamilla, morte à 25 ans, poignardée et dépecée par son partenaire. © AFP

Si les meurtres sont courants au Mexique, le pays a dénombré 34.582 homicides en 2019, le nombre de féminicides a explosé : Selon des chiffres officiels cités par l’AFP, et qui sont sans doute en dessous de la réalité, le Mexique a enregistré 1006 féminicides en 2019, soit un bond de 136% depuis 2015.

Et cette mobilisation dans les rues mexicaines fait suite à des cas de féminicides qui ont été relayés par la presse et qui ont eu une importante résonance sociale dans la société mexicaine.

Assassinat de Ingrid Escamilla, poignardée puis dépecée

Le 9 février, Ingrid Escamilla est devenue l’une des dernières victimes de la vague de violence sexiste au Mexique. Cette jeune femme de 25 ans a été brutalement assassinée dans l’appartement qu’elle partageait à Mexico avec son compagnon, accusé du crime. La jeune femme a été poignardée par son compagnon qui l’a ensuite dépecée.

La victime a été poignardée puis éventrée par son compagnon, un ingénieur de vingt et un ans son aîné. Ce dernier lui a ensuite arraché les organes, avant d’en jeter certains dans les toilettes, écrit Le Monde.

Des images du corps mutilé de la jeune femme ont ensuite été publiées par les tabloïds locaux, déclenchant des torrents de protestation puis une manifestation massive le 14 février.

Meurtre de Fatima, une écolière de sept ans

Quelques jours plus tard, c’est le meurtre d’une écolière de sept ans qui choque le pays. Fátima Cecilia Aldrighett Antón, une jeune fille âgée de sept ans, est portée disparue le 11 février dernier. Quatre jours plus tard, le corps de la fillette portant des signes de torture est retrouvé à Tlahuac, au sud-est de la capitale mexicaines.

Le porte-parole du procureur, Ulises Lara, a déclaré aux journalistes que la mère de la jeune fille était venue la chercher à l’école et que, ne la trouvant pas, elle avait commencé les recherches. Selon des images détenues par les autorités, le jour où la fille a disparu elle a été vue tenue par la main par une autre femme, relate l’AFP.

Suite à la découverte du corps sans vie de la petite fille, deux suspects ont été arrêtés et sont poursuivis par la justice mexicaine.

La procureure Ernestina Godoy a confirmé que, selon l’autopsie, la petite fille a été abusée sexuellement et battue avant de mourir. Au domicile des suspects, les enquêteurs ont retrouvé des bandes de plastique avec lesquelles ils auraient gardé l’écolière attachée.

"C’était un crime atroce, c’était un féminicide. C’est une tragédie très grave. Le mobile du crime n’est pas l’argent. Concernant les intentions des suspects, le bureau du procureur général commentera en temps voulu", a expliqué la procureure.

Le président du Mexique, Andrés Manuel López Obrador, a estimé qu’un tel cas était la conséquence de "la décomposition de la société" intervenue durant "la période néolibérale" avant son arrivée au pouvoir.

La féministe Isabel Cabanillas assassinée en janvier

Un peu plus tôt cette année, c’est l’artiste féministe, Isabel Cabanillas, qui a été assassinée. Le 18 janvier, elle rentrait chez elle à vélo dans la ville de Juarez quand elle a reçu plusieurs balles dans la tête. Son corps a été abandonné sur le trottoir non loin du centre-ville de "Ciudad Juarez", à la frontière avec les États-Unis.

Isabel Cabanillas qui était très active au sein du groupe Hijas de su Maquilera, une organisation qui lutte pour les droits des femmes et réclame justice pour toutes les disparues et assassinées, rapporte le site Les Terriennes.


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Quelques heures plus tard, des centaines de Mexicains descendaient dans la rue autour de l’esplanade du monument à Benito Juarez pour lui rendre hommage, et pour que cessent les féminicides, un fléau dans cette ville du nord du Mexique où des centaines de femmes ont été enlevées ou assassinées ces vingt dernières années.

Dans cette ville, située dans l’Etat de Chihuahua, à la frontière avec les États-Unis, on dénombre plus de 1000 femmes assassinées depuis 1993 et plusieurs centaines de disparues. La ville est d’ailleurs considérée comme la "capitale mondiale du féminicide".

Des statistiques alarmantes

Le meurtre de ces jeunes femmes a suscité une forte indignation face à un problème qui ne semble plus nouveau pour de nombreux Mexicains : l’omniprésence de la violence sexiste et l’incapacité du gouvernement à prendre les mesures requises pour y mettre fin.

Le gouvernement mexicain définit le féminicide comme le meurtre d’une femme en raison de son genre féminin. Selon les autorités, 1006 féminicides ont été commis en 2019, mais les organisations de défense des droits des femmes estiment que ce nombre officiel est inférieur au nombre réel.

Ce qui est certain c’est que le féminicide au Mexique a augmenté de façon inquiétante, avec une hausse de 137% au cours des cinq dernières années, soit quatre fois plus que les homicides, qui ont augmenté de 35% dans le même temps. Une croissance jugée "excessive", par le chef du bureau du procureur général, Alejandro Gertz Manero.

Grève des femmes le 9 mars

Face à cette situation, les Mexicaines ont décidé de ne pas se croiser les bras, ou plutôt si. Une grève générale des femmes sans précédent a été décidée. Ce sera ce lundi 9 mars.

Les femmes qui participent au mouvement ne seront présentes nulle part. Ni dans les écoles, ni dans les administrations, ni dans les restaurants ou les bars. Des rassemblements sont organisés pour protester contre l’impunité et le respect de leurs droits élémentaires.

L’initiative a été lancée à travers les réseaux sociaux par le collectif féministe Las Brujas del Mar, originaire de l’Etat de Veracruz (est), avec le slogan "El nueve ninguna se mueve" ("Le neuf personne ne bouge").

Soutiens institutionnels

Les responsables politiques mexicains, du président jusqu’aux membres du Congrès, ont exprimé leur soutien à cette "grève nationale des femmes" sans précédent du 9 mars pour protester contre la recrudescence des violences faites aux femmes.

"Que les femmes manifestent, elles ont toutes ce droit, elles sont libres. Notre gouvernement garantit le droit d’être en désaccord", a commenté le président Andres Manuel Lopez Obrador, assurant que les femmes choisissant de faire grève ne subiront "pas de représailles".

Arussi Unda, représentante du collectif "Las Brujas del mar", a affirmé que la mobilisation du 9 mars ne visait aucune institution ni aucune personne en particulier : "Il ne s’agit pas de Lopez Obrador, ni du (parti conservateur) PAN ni du (centriste) PRI", a-t-elle déclaré sur la radio Grupo Formula.

La maire de Mexico Claudia Sheinbaum a dit avoir ordonné aux organismes dépendants de la municipalité de ne pas prendre de sanctions contre les grévistes.

Mêmes directives du côté des instances judiciaires, des sénateurs et députés du pays ainsi que des universités publiques et privées, que les grévistes soient des employées ou des étudiantes.

Le géant des médias Televisa a fait savoir vendredi dans un communiqué que ses employées avaient "toute liberté" de se joindre à la grève nationale sans "aucune conséquence sur leur situation professionnelle".

Beatriz Gutierrez Müller, épouse du président mexicain, a soutenu la grève dans un premier temps, allant même jusqu’à partager jeudi l’appel à mobilisation sur les réseaux sociaux, avant de changer de pied quelques heures plus tard et de soutenir un mouvement anti-grève sous le slogan "Le 9 je me bouge !".

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