Méga-procès de la 'Ndranghenta : retour sur quelques grandes actions menées contre la mafia italienne

Ce mercredi s’est ouvert un important procès dans la péninsule italienne. Sur le banc des accusés, la 'Ndrangheta, la terrible mafia calabraise. Un procès hors norme pour juger 355 accusés, tous liés de près ou de loin à l’organisation criminelle (sans doute la mafia plus importante d’Italie, très liée au trafic de cocaïne).


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Mafia calabraise

Il se tient dans la ville de Lamezia Terme, ville de 70.000 habitants, située au centre de la Calabre, région pauvre du sud de l’Italie – le "pied gauche" de la botte — dans un tribunal spécialement aménagé pour l’occasion.

La veille de son ouverture, le procureur Nicola Gratteri a déclaré qu’il était "un jalon dans l’édification d’un mur contre les mafias en Italie".

Un "gros poisson" sur la sellette : Luigi Mancuso et son clan. Quelques "repentis" ont accepté de briser le silence contre l’organisation calabraise, qui gangrène la sphère publique. La 'Ndrangheta est une mafia qui se base sur les liens du sang (on estime à un nombre de 150 les familles de Calabre qui en font partie, ainsi qu’à au moins 6000 personnes qui y gravitent). Elle a aussi essaimé dans le monde entier (Etats-Unis, Amérique du Sud…), ce qui en ferait la plus puissante de la péninsule.

Le procès devrait durer deux ans. Il s’agirait là du plus important depuis 30 ans.

Sujet du 13 heures de ce 13 janvier :


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L’occasion de vous proposer un petit retour sur quelques procès magistraux qui se sont tenus par le passé.

Le maxi-procès de Palerme (1986)

En italien, on l’a appelé Maxiprocesso. Le voilà, le précédent méga-procès. Titanesque. 474 accusés. Dont 355 sur place. Du jamais vu. Un procès gigantesque qui se tient à Palerme de février 86 à décembre 87. Objectif : la Cosa Nostra, la mafia sicilienne.

Où et comment tenir tous ces ténors ? On va construire un gigantesque bunker tout à côté de la prison d’Ucciardone. Un bâtiment octogonal, en béton armé. Celui-ci sera capable de tenir tête… à des roquettes. 300 policiers et carabinieri sont sur le pont.

A l’intérieur de cette "forteresse", trente cases, équipées de micros et de caméras, boxes des principaux accusés, avec vitres blindées. Disposées en demi-cercle autour de la salle d’audience, trois cages sont réservées aux "repentis". Les entrées des accusés se font via des galeries souterraines. Dans la salle, autant d’avocats que d’accusés.

Pour leur sécurité, les jurés et les magistrats ont eu droit en plus à des petits appartements. D’une superficie de 16 mètres carrés, au sein de la forteresse, pour éviter de devoir aller à l’extérieur.

"Notre Affaire" ("Cosa Nostra")

Une liste longue comme le bras de charges contre les inculpés : trafic de drogue, extorsions, meurtres (120 au bas mot). Et également, et c’est une première, l'"appartenance à la mafia". En effet, ce n’est qu’au début des années 80 que ce chef d’accusation fut retenu – sur l’initiative d’un député communiste, Pio La Torre, qu’on a retrouvé d’ailleurs assassiné —. Pour ce méga-procès, l’État italien a donc mis les petits plats dans les grands. Il veut porter un coup décisif aux tentacules de ce qui est appelé aussi "la Pieuvre".

"Pool" antimafia

Le procès est préparé pendant de longues années, notamment grâce à une équipe de magistrats antimafia. Un "pool" qui regroupe notamment les juges Falcone, Natoli, Chinnici, Caponetto… Le but ? Que ces juges d’instructions travaillent ensemble et se partagent le plus possible les informations. Cela permet de diluer un peu le côté "cible sur patte" des juges, ciblés par la mafia. Cela n’empêchera cependant pas la mort de certains magistrats, comme le juge Rocco Chinnici, dans un attentat à la voiture piégée à Palerme, en 1983.

Archive Sonuma : assassinat du juge Chinnici à Palerme (JT du 29/ 07/ 1984)

Repenti

Ce procès s’avère retentissant. Un dossier faramineux, certains accusés jouent les perturbateurs -l’un fait semblant d’être fou et crie de temps en temps, un autre s’est agrafé la bouche, il y eut des menaces de suicide dans le tribunal…- et les révélations sur le crime organisé sont nombreuses.

C’est principalement grâce au témoignage d’un "repenti", Tommaso Buscetta, que le procès a pu se faire. Ce mafioso, aussi surnommé "le boss des deux mondes", sévissait des deux côtés de l’Atlantique. D’abord en Sicile, puis depuis la pizzeria de New York dans les années 60 (voir le chapitre Pizza Connection). Il s’agit du premier grand "pentito" (repenti) de la justice. Pris dans la guerre des mafias, ses proches avaient été décimés par le clan des Corleone. Et ce Tommaso Buscetta aida considérablement les juges. Ce parrain repenti inspira un film, Le Traître, en 2019.

"Pizza connection"

C’est ce même Tommaso Busceta qui fut également un des protagoniste principaux du procès de la fameuse Pizza connection, outre Atlantique. D’octobre 1985 à mars 1987 se tiendra son procès. En cause : l’organisation d’un trafic mafieux passant par des… pizzerias, à New York. La mafia new-yorkaise est alors sous le feu des projecteurs. Une organisation composée par de nombreux Siciliens, lâchant d’autres trafics, comme celui de cigarettes, pour la lucrative héroïne. De lourdes peines d’emprisonnement vont être infligées aux pontes de l’organisation mafieuse. Le procès, très médiatique, réservera aussi des coups de théâtre, comme nous pouvons le voir avec John Gotti, dans le sujet du JT ci-dessous.

Pour info, la Pizza connection était la suite "italienne" de la célèbre French connection. La French fut un trafic d’héroïne qui fit florès entre les années 30 et 1975 entre la France (plus précisément Marseille, avec des mafiosi d’origine Corse), la Turquie et les Etats-Unis. Cette époque, avec des événements tels que l’assassinat du juge Pierre Michel, à Marseille, le trafic dans la carrosserie de voitures ou les nombreuses arrestations dues à la collaboration entre gouvernements français et américains a fortement marqué les esprits (un trafic et des actions dont parlent notamment les films La French (2014) et le magistral French Connection (1971)- (pour en savoir plus, voici le lien vers Radio Caroline qui revenait sur ces événements de 1971 sur Classic 21).

Archives SONUMA : Acquittement de John Gotti aux Etats-Unis, en 1987 (JT)

"Briser l’omertà"

Mais revenons au procès de Palerme. Finalement, les condamnations tombent : 360 sur 474 accusés. Tout le monde n’a donc pas été mis sous les verrous, ce qui montra également que ce n’était pas d’une "chasse à l’homme" qu’il s’agissait (il y eut des interrogations et des polémiques dans ce sens). Le juge Carnevale, notamment, se fera connaître comme un "casseur de sentence", s’en prenant notamment aux vices de procédures.

Le procès (ainsi que celui ayant lieu à New York) affaiblira cependant la Cosa Nostra, brisera certains liens entre les mafias italiennes et américaines et permettra de connaître mieux l’organisation du clan. Notamment le système de la "Coupole".

Archives Sonuma : le juge Falcone devant les instances européennes (JT 1986)

Représailles

Mais les faits ne s’arrêteront pas là. S’ensuivront des procédures d’appel. Les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino sont de nouveau à la barre début 1992. Rejets de procédures d’appel, annulations d’acquittements… Et la Cour suprême de cassation suit les magistrats. Les suites du "méga-procès" refont la une. La pègre, elle, est à nouveau sens dessus-dessous.

Fin mai, le 23, juge Falcone, tenace, très populaire et sûrement bientôt promu à la tête d’un tout nouvel organe antimafia, est assassiné dans "le massacre de Capaci". Bien qu’escortée, sa voiture est touchée par une explosion d’une demi-tonne de TNT, dans un tunnel autoroutier. 5 morts, 23 blessés. Le parrain de la mafia sicilienne, Salvatore Riina, aurait sabré le champagne.

En juillet, c’est au tour de Borsellino d’être tué. Attentat à la voiture piégée à Palerme. Cinq policiers de son escorte le suivent dans la tombe.

L’année suivante, les attentats, également aux voitures piégées de Rome, Florence et Milan, feront 10 morts et 80 blessés.

L’émotion est intense en Italie. Il faut en finir.

Corleone

On va traquer les assassins du juge Falcone. La répression va être sévère. Des arrestations ont eu lieu dans tous les sens. Les règlements de compte aussi.

Pour le procès de Caltanissetta, en Sicile et en 1995, il y aura 41 accusés. Parmi eux, une quinzaine de parrains et leurs complices, selon le journal Le Soir de l’époque. Les "repentis" ont essaimé, on en chiffrerait 295 dans la Cosa Nostra en ce temps-là. Le juge "Tueur de sentence", Carnevale, est emprisonné. En cause ? Des liens… avec la mafia.

Les regards se tournent vers une petite ville, berceau de la Cosa Nostra : Corleone. Cette cité et ses pontes ont inspiré Francis-Ford Coppola pour Le Parrain, et un des "parrains" les plus connus se nomme Toto Riina.

Archives SONUMA : reportage de 1962 à Corleone, en Sicile ("Mafia italienne, un bœuf sur la langue", en collaboration avec la RAI)

Discrétion

Un fameux morceau que cet homme, dont l’apparence ne laisse rien présager de ses pratiques. Salvatore "Toto" Riina aura été fugitif pendant 23 ans, et sera arrêté devant sa villa à Palerme en 1993. Le grand chef ("capo dei capi") sous les verrous, c’est à une autre personnalité de Corleone que va revenir la tête de la Cosa Nostra. Bernardo Provenzano, le nouveau parrain, va faire revenir l’organisation dans un cadre plus discret. Fini les tueries et les attentats spectaculaires en toute lumière. Retourner dans l’ombre et se faire oublier… Cela n’empêchera pas le parrain d’être capturé en 2006. La fin de 43 ans de cavale et de l’influence de la région de Corleone.

La tête de l’organisation va alors se diriger vers Palerme, puis la région de Trapani. Cosa Nostra perd de sa puissance sur le trafic de drogue, notamment au profit notamment de la mafia calabraise qui va bientôt contrôler le gros du trafic de cocaïne en Europe.

Décès de Toto Riina, en 2017 (sujet du JT)

"Opération mains propres"

Dans la même période, c’est une véritable lutte anti-corruption qui a lieu dans le pays. Au départ de Milan, des magistrats diligentent des enquêtes en tous sens, mettant en cause des hommes d’affaires, de la finance ou politiques, soupçonnés de liens avec les organisations mafieuses. La puissante Démocratie chrétienne, parti historique, est fortement secouée. Affaires de pots-de-vin, mises en examen, suicides et chute de gouvernement sont au menu.

Dans le viseur également, Giulio Andreotti, véritable dinosaure de la politique italienne. L’inoxydable président du Conseil des ministres, surnommé "Il divo" (nom du titre éponyme également d’un film de Paolo Sorrentino) est sur la sellette. Des "repentis" le citent. Son immunité est levée et le parti Démocrate chrétien, broyé par les scandales, disparaît – Andreotti sera néanmoins acquitté en 2004-.

Point sur les ramifications mafieuses en Europe, dans notre JT de juillet 2014 :

Lutte sur plusieurs fronts

Un procès dit "Etat-mafia", autre grand procès, sur les attentats survenus dans la période trouble 92-93 (voir plus haut) et les liens de collusion entre autorité publique et organisation criminelle se termina en 2018, à Palerme. Il a duré cinq ans. Des parrains seront condamnés, ainsi que des politiques et des membres des carabinieri.


A lire aussi : La mafia gangrène l’Europe, dont Bruxelles, avertit le patron italien de l’anti-mafia (article de 2018)


D’autres mafias italiennes que celles de Cosa Nostra ("l’historique", en Sicile), de la 'Ndrangheta (Calabre) sont toujours actives. Et traquées. En novembre 2020, celle dite "de Foggia" (dans les Pouilles), a été durement touchée. Quant à la Camorra (Naples), elle a encore fait parler d’elle l’été dernier pour un trafic de fausse monnaie ainsi que dans l’actualité liée à la crise du coronavirus dans le Mezzogiorno.


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Bien que la mafia sicilienne ait été, notamment grâce au méga-procès de 1986-87 et à ses suites, fortement touchée, d’autres organisations ont, elles, continué à prospérer. La Calabraise s’apprête donc à subir un coup actuellement.

Mais, tel une hydre aux nombreuses têtes, le crime organisé est toujours bien implanté dans la péninsule (et en dehors) et la lutte contre ses délits certainement très loin d’être terminée.

Sujet de notre journal télévisé du 24 mai 2020 :

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