Maroc: en 20 ans de règne, Mohammed VI n'a pas réussi à réduire les inégalités

Le Maroc célèbre les 20 ans de règne du roi Mohammed VI, qui s’était profilé lors de son accession au trône comme "le roi des pauvres". Aujourd’hui, il reconnaît lui-même l’échec de sa politique de modernisation du pays pour les Marocains les moins favorisés. Lors de son discours anniversaire, il s’est fixé comme nouvel objectif de "réduire les inégalités sociales et les disparités spatiales". Fidèle au système de Monarchie exécutive, le roi conserve la haute main sur la politique et l’économie du pays.

Dans une interview à l’AFP, un conseiller du roi brosse un portrait sans fard de cet échec : "Les bienfaits du développement réalisé pendant ces 20 années n’ont pas bénéficié à tout le monde", constate Omar Azziman. "Nous avons un mécontentement, nous n’arrivons pas à trouver des emplois pour nos jeunes, nous avons des régions trop déshéritées… Les Marocains peuvent être fiers du parcours accompli mais on n’est pas insensible aux imperfections, aux carences et aux dysfonctionnements. Pour continuer à avancer, nous avons besoin de cohésion sociale, c’est crucial".

Un monde politique domestiqué

C’est que les 20 années du règne de Mohammed VI ont été marquées par des crises et des tensions sociales. En 2003 à Casablanca et en 2011 à Marrakech, des attentats islamistes font de nombreux morts. L’appareil sécuritaire du pays se muscle, au moment où la jeunesse tente d’exprimer de plus en plus fort son désarroi.

Portée par les printemps arabes, elle réclame plus de liberté et de dignité. Une révision de la constitution n’apportera qu’une évolution très superficielle du système. Le palais royal garde fermement entre ses mains les rênes du pays. En dépit de ces réformes, les partis politiques et même le gouvernement jouent un jeu largement formel. Les décisions sont prises dans l’ombre du palais, par les conseillers et technocrates qui ont l’oreille du roi.

Longs séjours à l’étranger

Depuis qu’il a succédé à son père Hassan II, Mohamed VI cultive une image d’un homme moderne et ouvert au changement. En 2004, il promulgue un nouveau code de la famille, qui renforce les droits des femmes sans leur accorder l’égalité.

Utilisateur des réseaux sociaux, il multiplie les selfies en tenue décontractée, des clichés souvent pris à l’étranger. Les Marocains découvrent ainsi progressivement le mode de vie et les longues absences du chef de l’Etat. Mohammed VI affectionne les séjours en France où il possède des résidences. Il y soigne également ses problèmes cardiaques et oculaires.

Les Marocains eux aussi se mettent à l’usage des réseaux sociaux, où les critiques se font de plus en plus directes sur son train de vie et ses voyages prolongés. Le message est-il passé ? Ces derniers temps, les autoportraits du roi se font plus rares, tandis que les apparitions officielles au pays se multiplient.

Mohammed VI avec Maître Gims et Jamel Debbouze

Le Maroc s’enrichit

Il faut dire que les inaugurations d’ouvrages d’arts ne manquent pas, résultat d’une politique de grands travaux qui vise à désenclaver certaines régions : ports, aéroports, autoroutes, TGV, parcs industriels, énergie solaire… De nombreux projets sont couronnés de succès. Le pays connaît une croissance économique moyenne de 4,4% par an depuis 2000.

Le Maroc s’enrichit. La pauvreté recule, même. Mais la croissance ne bénéficie pas à tous de la même manière. Les inégalités augmentent de manière spectaculaire, comme le démontre de manière détaillée l’ONG Oxfam dans un récent rapport : "La croissance et l’augmentation des richesses semblent ne bénéficier qu´à un tout petit nombre de personnes très fortunées : trois milliardaires marocains détiennent à eux seuls 4,5 milliards de dollars […]. Leur richesse est telle que la croissance de leur fortune en une année représente autant que la consommation de 375.000 Marocains parmi les plus pauvres sur la même période."

L’Etat se prive de moyens

Face à ce déséquilibre, Oxfam pointe les lacunes de la fiscalité marocaine "utilisée au service des intérêts de minorités", les plus aisés et les grandes entreprises, faiblement ou pas taxés. L’Etat se prive ainsi délibérément de moyens pour lutter contre les inégalités.

Parmi les plus fortunés du royaume se trouvent le roi lui-même et des proches du palais. Mohammed VI figurait en 2014 dans le classement Forbes des hommes les plus riches au monde. La holding royale Al-Mada est estimée à plus de 2,5 milliards de dollars. Dans son discours de ses 20 ans de règne, Mohammed VI annonce une nouvelle étape, qui commence par un "état des lieux, aussi douloureux et pénible puisse-t-il être".

Un volcan social sur lequel dansent des millions de jeunes en déshérence

L’initiative sonne comme une réponse aux mises en garde sur le mécontentement qui gronde à travers le pays ces dernières années. La presse marocaine, généralement assez disciplinée, s’est permis ces derniers jours quelques formules alarmistes. Le pays est décrit comme "un volcan social sur lequel dansent des millions de jeunes en déshérence". Un récent sondage montrait que sept jeunes Marocains sur dix envisagent d’émigrer. La jeune génération se montre nettement plus pessimiste que l’ancienne.

Le mécontentement se manifeste depuis plusieurs années par des mouvements de revendications dans des régions marginalisées. Le plus important, le Hirak, secoue depuis 2016 la région du Rif, dans le nord du pays. Le régime a répondu à ces mouvements par une répression ferme, des centaines d’arrestations et des peines de prison sévères. Parallèlement à son annonce de nouvelle stratégie contre les inégalités, le roi a profité des célébrations de ses 20 ans de règne pour accorder la grâce à 4764 détenus, dont des protestataires du Hirak.

Le "roi des pauvres" semble se souvenir aujourd’hui de l’engagement pris il y a 20 ans. Son défi est désormais d’inclure les laissés-pour-compte dans le développement économique du pays.

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK