Marie Mendras: "Une Russie davantage crainte que respectée"

Marie Mendras: "Une Russie davantage crainte que respectée"
Marie Mendras: "Une Russie davantage crainte que respectée" - © ALEXANDER ZEMLIANICHENKO - AFP

Il faut à nouveau tenir compte de la Russie. C’est la ligne politique que Vladimir Poutine s’applique à mettre en œuvre. Mais cette politique de puissance ou d’apparence de puissance retrouvée au Moyen-Orient et face à la future administration Trump a aussi son versant caché. La Russie est crainte, mais pas respectée. Et son économie est affaiblie. Notre collègue Françoise Nice fait le point avec Marie Mendras, politologue au CNRS et professeur à Sciences Po.

Vladimir Poutine est –il le grand dominant du moment, comme certains l’affirment ou le craignent, à commencer par les résultats qu’il a obtenus au Moyen-Orient ?

Marie Mendras :  Tout dépend de la définition qu’on donne au mot puissance. Si la puissance, c’est la capacité de bombarder en Syrie, la capacité militaire et financière de soutenir Bachar Al Assad - qui est considéré comme un criminel de guerre par la majorité des pays de l’ONU-, si la puissance c’est avoir une forte capacité de subversion par l’internet et en cyberattaques, alors oui le Kremlin est puissant. Si la puissance, c’est la capacité de mener une politique étrangère et de sécurité raisonnable, qui permette à la fois de défendre l’intégrité territoriale d’un territoire national, et en même temps d’assurer la paix, alors non. Dans ce cas, la Russie n’est pas une puissance dominante. En fait tout dépend de la façon dont on définit le mot " puissance ".

Vladimir Poutine semble s’être montré intelligent, magnanime en décidant de ne pas répliquer tout de suite à l’expulsion des 35 diplomates russes décidée par Barack Obama. Peut –on croire à une remise à niveau des relations entre l’administration Trump et celle de Vladimir Poutine ?

Il est très improbable qu’après l’intronisation de Donald Trump, les relations entre la Russie et les Etats-Unis deviennent bonnes. D’abord parce qu’il y a très peu d’intérêts communs aujourd’hui entre les deux pays. Les visions de Donald Trump pour la grandeur de l’Amérique et les visions de Vladimir Poutine pour la grandeur de la Russie ne se rencontrent pas. D’autre part Vladimir poutine semble déterminé à continuer d’utiliser la force à la fois en Syrie et dans l’Est de l’Ukraine et donc d’aller contre les intérêts de la sécurité européenne, de la sécurité du Moyen-Orient et contre la politique de l’Otan et je ne vois pas comment le nouveau président des Etats-Unis pourrait tourner le dos à l’Alliance atlantique et à la sécurité européenne. D’autre part,  quand vous parlez de la réaction " magnanime " du président russe face aux représailles décidées par Barack Obama contre la subversion informatique qui a directement influencé la politique américaine, je pense qu’il ne faut pas y voir un geste de " magnanimité ". Tout simplement le président russe sait très bien que c’est vrai, c’est-à-dire que ces cyber-attaques et la subversion ont eu lieu, et on peut comprendre cette non réaction russe comme son acceptation de ce que le rapport du FBI et de la CIA dit bien la vérité.

Toujours au chapitre des relations avec les Etats-Unis, ne peut-on pas imaginer qu’avec l’arrivée du nouveau secrétaire d’Etat, le patron d’ExxonMobil, et la Russie, il puisse y avoir une sorte de " paix des braves " ou d’accord de business qui aboutisse à la levée des sanctions ? 

Je ne crois pas. Tout d’abord il n’est pas du tout sûr que Rex Tillerson soit confirmé par les auditions au Congrès. Oui, ce que veut Donald Trump, c’est renouer commercialement et économiquement avec la Russie, mais au-delà, on ne voit pas très bien ce qu’attend Trump. Il annonce beaucoup de choses en sa qualité de président élu. Mais il est difficile de dire ce qu’il pourrait vraiment faire. Il va certainement essayer de lever certaines sanctions américaines qui relèvent du pouvoir exécutif, mais il ne pourra pas remettre en question les sanction votées par le Congrès   puisque la majorité républicaine au congrès est nettement contre la politique de Poutine à la fois en Ukraine, en Syrie et dans les violations des droits de l’homme.

Toujours sur cette question de la puissance apparente, jouée ou surjouée de la Russie, on sait en tous cas que Vladimir Poutine n’a pas d’opposition chez lui, ce qui lui laisse les mains libres. Y-a-t-il cependant des secteurs économiques qui renâclent face aux sanctions occidentales et aux contre-sanctions décidées par le Kremlin ?

Si, il y a de fortes oppositions en Russie. Mais nous sommes dans un régime de plus en plus policier et répressif, il est de plus en plus difficile pour les opposants, la société civile, tous les Russes mécontents de s’exprimer publiquement. Pourtant, le mécontentement grandit. On peut le mesurer avec les sociologues et les journalistes russes indépendants. Mais vous ne pouvez pas espérer que dans un régime de ce type, l’opposition ait les moyens d’agir publiquement comme dans une démocratie. La question que vous posez touche aussi aux élites économiques, aux classes moyennes. Et pour ces élites, la politique du Kremlin, qui est quand même une politique de confrontation avec les pays occidentaux, va plutôt contre leurs intérêts privés et professionnels. On sent d’ailleurs qu’il y a beaucoup de tirage au sein des élites en Russie. Pour le moment en tous cas, le pouvoir politique a suffisamment de moyens dissuasifs et répressifs pour tenir les élites à peu près sous contrôle. Combien de temps cela peut durer ? c’est difficile à dire et cela dépend certainement de la santé de l’économie russe dans les deux trois années qui viennent, et les pronostics sont pour l’instant assez sombres. Même s’il n’y a pas de tirage entre les élites politiques et économiques – Vladimir Poutine, avec son immense fortune et ses intérêts dans différentes entreprises publiques ou semi publiques est aussi un oligarque.  Mais il y des signes : pour la première fois depuis 17 ans, on a vu Vladimir Poutine séparer d’un certain nombre de proches, de vieux compagnons des débuts.  Il les a remplacés par des gens plus jeunes et plus dociles. Et puis, chaque mois, des centaines de Russes quittent leur pays parce qu’ils ne peuvent pus y exercer leur métier librement : la fuite des élites continue, elle dure depuis des années et je pense que c’est un signe important, et préoccupant pour le Kremlin, de voir les meilleurs qui s’en vont. La question pour le pouvoir politique à Moscou est de savoir comment essayer d’enrayer ce mécontentement, le déclin économique et la crise sociale qu’il implique. Le pouvoir a le choix entre faire enfin des réformes économiques et politiques, d’accepter de respecter ce que nous nommons l’état de droit, d’avoir une justice indépendante qui permettrait aux affaires de reprendre, et puis l’autre choix qui est de ne pas prendre de risques, de continuer à peu près sur la même lancée, en espérant que le prix des hydrocarbures va remonter. Pour le moment, tout ce que nous observons ces derniers mois, c’est que Vladimir Poutine ne prendra pas le risque de réformes structurelles et continuera plutôt à contrôler sa société, son économie et à continuer à montrer du muscle, malheureusement, en Syrie et en Ukraine.

Donc, la Russie est un colosse aux pieds d’argile et sa grande faiblesse, c’est qu’elle est plus crainte que respectée ?

Tout à fait. C’est un pays qui est en train de s’affaiblir, un régime qui s’use, qui tient avec l’autoritarisme et le contrôle quasi-total des ressources économiques. Un pouvoir qui tient par la crainte qu’il entretient à la fois au sein de sa population, et avec de nombreux pays étrangers, parce que la Russie reste une puissance militaire et nucléaire.

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