Manque de moyens des hôpitaux face au coronavirus : l'Europe responsable ?

Chaque soir, des soignants sortent de leurs hôpitaux publics, en Espagne (ici à Barcelone), à l'heure des applaudissements, pour demander de retrouver les moyens supprimés au personnel hospitalier.
Chaque soir, des soignants sortent de leurs hôpitaux publics, en Espagne (ici à Barcelone), à l'heure des applaudissements, pour demander de retrouver les moyens supprimés au personnel hospitalier. - © RTBF

Au fil des reportages dans des hôpitaux publics en Belgique, en Italie, en Espagne, les journalistes de la RTBF y ont entendu déplorer des coupes budgétaires dans les soins de santé. Des coupes qui ont affaibli les services hospitaliers et compliqué la lutte contre le coronavirus. Parfois l’Europe, avec ses exigences budgétaires, y est pointée du doigt.

Ces diminutions des budgets santé peuvent-elles êtres imputées à l’Europe ?

L’Europe est-elle responsable de limites très problématiques des hôpitaux en plein pic de l’épidémie ?

L’Europe a-t-elle dicté ces coupes budgétaires ?

Dicté, non. Influencé, oui, dans un certain nombre d’Etats membres.

"Ce sont les Etats membres ou les régions qui sont compétents en matière de santé publique et d’hôpitaux" explique Claire Dhéret, spécialiste des questions sociales au "Europe Policy center", un centre de recherche sur les politiques européennes. "Les compétences de l’Union européenne en matière de santé sont très limitées."

Dans l’Union européenne, ce sont les Etats ou les régions qui ont décidé, selon les cas, de réduire leur nombre de lits d’hôpitaux, comme en Catalogne, ou de limiter le cadre de personnel hospitalier, comme en Belgique, ou les formations de médecins généralistes, comme en Italie. Ces compétences des états en matière de santé publique donnent, dès lors une dotation et une gestion du secteur très différentes, une qualité de soins très variable, d’un pays européen à l’autre.

"Mais... Il faut reconnaître qu’au lendemain de la crise économique et financière de 2008-2009, l’Union européenne a renforcé sa gouvernance économique par un certain nombre d’instruments, comme le 'Semestre européen'" complète Claire Dhéret. "Avec une volonté de surveiller davantage les budgets et donc le niveau des dépenses publiques."

Tout est là.

Comme une session d’examen, le "Semestre européen"

L’Union, par sa "surveillance" budgétaire, a pu influencer, de près ou de loin, les choix des Etats membres en matière de soins de santé.

L’outil principal de l’Union européenne pour surveiller les budgets des Etats, c’est le "Semestre européen". Cela ressemble au nom d’une session d’examen dans le supérieur… et il y a de cela. Les Etats sont évalués régulièrement sur la gestion de leur budget. Leurs déficits, leurs dépenses, leurs efforts de rigueur aussi.

Les transports publics sont-ils "efficaces" par rapport à l’argent qui y est dépensé ? Les soins de santé sont-ils "performants" par rapport à leurs coûts ? La Commission européenne évalue ces budgets à l’aulne de ses critères et publie pour chaque état un rapport.

Les Etats dont le déficit et la dette publique sont problématiques doivent améliorer leur situation, revenir dans le cadre budgétaire européen, en dialogue avec la Commission. Un peu comme un étudiant entrerait en remédiation scolaire.

Ces "Semestres européens" ont mené des états à des coupes, parfois sévères, en matière de santé.

Mais les recommandations qu’émet l’Union sont assez générales et non contraignantes, laissant aux Etats le soin de décider par quelles décisions concrètes et dans quels secteurs intervenir, pour redresser la barre.

Une pression européenne accentuée par les "plans de relance"

Plus un Etat membre est endetté, plus cette pression européenne peut grandir.

Un état dont l’endettement enfle perd de la marge de manœuvre : il aura du mal à emprunter, devra s’appuyer sur l’Union, la Banque centrale européenne, le Fond Monétaire International, pour renflouer ses caisses et l’Union se montrera dès lors plus intrusive dans sa surveillance des dépenses publiques.

Au lendemain de la crise de 2008, des plans de sauvetage financiers ont ainsi été amorcés pour la Grèce, le Portugal, l’Irlande, la Lituanie.

"Certains Etats membres comme la Grèce, l’Irlande, le Portugal ont dû recourir à un plan de sauvetage financier. Or pour accéder à ces plans, une des conditions était d’assainir les comptes publics" rappelle Claire Dhéret.

Dans ces états, le sauvetage a été accompagné d’une cure d’austérité drastique sous pression de l’Union européenne. Une austérité qui s’est traduite par de multiples coupures dans les dépenses du secteur public, les services à la population, la culture, la santé. La santé étant un très gros poste budgétaire des Etats, elle y a été cible de recoupes sévères.

"Mais même pour ces Etats avec plans de sauvetage, les recommandations européennes ne vont jamais aller à un degré de détail jusqu’à pousser à la privatisation des hôpitaux ou la réduction du nombre de lits en soins intensifs, cela reste de la responsabilité des Etats membres" précise l’analyste.

Le bémol du Portugal et de la Grèce

Le Portugal et la Grèce sont deux Etats européens qui ont dû recourir à un plan de sauvetage financier.

Dans ces deux Etats, des mesures d’austérité sévère ont été appliquées et les coupes ont été drastiques dans le secteur de la santé.

Mais ni le Portugal ni la Grèce ne figurent parmi les pays les plus meurtris par le Coronavirus en Europe. Ces deux Etats, conscients des faiblesses de leurs systèmes de santé et des difficultés des voisins frappés avant eux, ont pris rapidement des mesures de précaution, de fermetures qui ont anticipé le choc et l’ont partiellement atténué.

"Dans la zone euro, la Grèce et Portugal sont les Etats qui ont le mieux protégé leurs systèmes hospitaliers, qui ont le mieux freiné la propagation du virus. Or ce sont ceux qui ont été les plus sévèrement touchés par les cures d’austérité préalables." commente Steve Troupin, expert à l’Institut de gouvernance publique de la KULeuven, spécialiste des finances publiques.

Le budget "soins de santé", un facteur... parmi d'autres

Steve Troupin ajoute : "On voit que les pays comme la Belgique ou l’Espagne, tous deux des pays fédéraux avec un problème de cohésion nationale, ont été plus lents à réagir.

"Il y a une multitude de facteurs qui jouent dans la capacité des Etats de répondre à cette crise" dit également Claire Dhéret. "Cela ne dépend pas seulement des dépenses publiques mais aussi d’autres décisions politiques  prises par les gouvernements nationaux, comme la capacité à déployer des tests, à distribuer des masques, etc."

D’autres facteurs ont également joué, indépendamment de toute décision politique : la date d’arrivée du virus sur le territoire national, la densité ou l’âge de la population.

Le poids d’un budget santé est donc important mais ne fait pas tout. Lier exclusivement bilan humain et budget des hôpitaux, budget des hôpitaux et pression européenne est biaisé.

Il faudra, après la crise sanitaire, se demander comment doter mieux le secteur hospitalier à l’avenir mais aussi comment lui éviter un tel assaut.

L’Union européenne, c’est ce qu’en font les Etats...

Ces deux analystes s’accordent sur une autre réserve.

Présenter l’Union européenne comme un gendarme, qui sanctionne toute sortie de route budgétaire, arc-bouté sur ses règles, c’est un peu court. C’est dédouaner les Etats de leurs responsabilités.

Ce sont les Etats européens qui ont voulu une convergence économique et qui pour cela, pour jouer dans le même jeu, se sont fixé pour eux-mêmes des règles du jeu communes et un arbitrage, via la Commission.

"L’Europe n’est pas une puissance extérieure qui s’impose aux états. Elle est ce que les États membres en font" insiste Steve Troupin, de la KULeuven.

"Et en l’occurrence, les Etats membres laissent faire de l’Europe un outil de discipline budgétaire stricte. Et ils laissent instaurer une compétition fiscale entre états, une concurrence qui aboutit à baisser l’assiette fiscale des Etats… Et au bout du compte à obliger les efforts d’austérité à se porter surtout sur les dépenses des services publics, sur l’aide aux personnes ou les conditions de travail."

...et les électeurs

Et si la Commission suit une idéologie plutôt libérale dans ses recommandations sur les budgets, dans ses évaluations des services publics, des transports ou de la santé… C’est aussi, analyse Steve Troupin, parce que les élus envoyés par les électeurs dans les cénacles européens portent en ce moment cette idéologie libérale plus qu’une autre. "Il est possible de changer les politiques au niveau européen dès lors que les personnes en charge défendraient d’autres options et d’autres idéologies".

Après l’épidémie, il faudra prendre le temps d’en tirer les leçons. Comprendre quels choix politiques ont pu en alourdir l’impact : des orientations européennes, oui, mais pas seulement.


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