Liban, un an après le début du mouvement de contestation : "C'est la première fois dans l'histoire du pays, qu'on arrive à un tel niveau de dénonciation"

Elena Aoun, professeure et chercheure en relations internationales à l'Université catholique de Louvain
2 images
Elena Aoun, professeure et chercheure en relations internationales à l'Université catholique de Louvain - © Tous droits réservés

Les Libanais marquent aujourd’hui le premier anniversaire de leur mouvement de contestation populaire, la "révolution" du 17 octobre. Les protestations avaient débuté à l’automne 2019 en raison d’un projet gouvernemental visant à taxer les appels via l’application Whatsapp, puis s’étaient transformées en un mouvement national d’une ampleur inédite pour exiger le remaniement complet de la classe politique au pouvoir depuis des décennies et perçue comme incompétente et corrompue.

Analyse avec Elena Aoun, professeure et chercheure en relations internationales à l’Université catholique de Louvain

G.K. Comment définir ce mouvement de contestation, né il y a un an ?

E.A. Au départ, c’est un mouvement spontané qui, à l’occasion d’un événement, a exprimé le ras-le-bol généralisé de la population vis-à-vis d’un pouvoir impuissant et corrompu. Depuis des décennies, les gouvernements successifs sont restés atones, voire complices de la dégradation économique, financière et sociale du pays. Une dégradation telle, que la précarité était rampante… La population en ressentait les effets au quotidien.

Pendant 30 ans, la population s’est accommodée du système clientéliste et de la corruption. Elle a joué le jeu, tant qu’il était fonctionnel. Mais dès lors que ce système a généré de la précarité et de l’injustice, au quotidien, elle l’a rejeté. Comme en Irak, au même moment, ou dans d’autres pays, lors du Printemps arabe.

Ainsi, ce mouvement a tout d’une révolution, mais c’est une révolution qui reste aujourd’hui avortée. Elle n’a pas été jusqu’au terme de sa dynamique, elle n’est pas parvenue à remettre en question le pouvoir en place et à déloger les dirigeants des postes qu’ils occupent indûment aux yeux de la population.

G.K. Bien qu’aucune réponse politique n’ait été apportée, quel bénéfice les Libanais tirent-ils de cette contestation ?

E.A. Ce mouvement a mis à mal un système politique, en le dénonçant. Et au-delà de la dénonciation d’un système corrompu, ce mouvement a conduit à une dénonciation d’individus, d’hommes de pouvoir. C’est la première fois, dans l’histoire du pays, qu’on arrive à un tel niveau de dénonciation.

A ce titre, il est intéressant de constater à quel point cet imaginaire des communautés dressées les unes contre les autres, comme autant de composantes isolées dans la société libanaise, avec des intérêts différents, a été remis en question.

On a entendu au sein de la population, des composantes communautaires (chiites, sunnites…) dénoncer des hommes politiques qui sont supposés les représenter. Ainsi, on est dans une rupture du traditionnel jeu communautaire.

Ce qui apparaît au travers de cette mobilisation transrégionale et transcommunautaire, c’est l’unicité des griefs exprimés à l’égard du pouvoir – la corruption, le clientélisme – avec des revendications largement partagées – l’instauration d’un État de droit, une justice sociale, de quoi manger, le rejet de tout type de discrimination…

Quand bien même les réponses ne sont pas encore là, les problèmes ont été soulevés et dénoncés et cela laissera des traces.

G.K. Le Liban est en effet, un pays aux équilibres communautaires fragiles, avec dix-huit communautés religieuses. L’État est régi par un système complexe de partage du pouvoir entre les principales confessions. Le président de la République doit être chrétien maronite, le chef du gouvernement musulman sunnite et le président du Parlement chiite.

Y aurait-il une rupture avec le modèle communautaire ? La population serait-elle prête à faire fi de sa représentativité dans sa diversité communautaire, au sein du pouvoir ?

E.A. C’est aller trop vite en besogne. La rue libanaise est extrêmement variée avec des réalités très diversifiées. Un habitant de Beyrouth n’a pas grand-chose en commun avec un habitant de Tripoli qui lui-même connaît d’autres préoccupations qu’un habitant de Saadia…

Vous avez aussi des degrés d’intégration communautaire très différents. Certaines communautés ont pris leur distance avec leurs élites religieuses, d’autres au contraire sont dans des chaînes de loyauté. Certaines, encore, sont très attachées à leur famille politique, comme la dynastie Hariri ou le Hezbollah.

Donc on ne peut pas dire qu’il y a une rupture de la population à l’égard de leurs élites politiques et religieuses, cependant, pour la première fois, on observe qu’il y a autre chose qui génère une union dans la rébellion.

Et donc ce n’est pas le système de répartition communautaire qui est mauvais. C’est la manière dont les politiques s’en sont emparés.

G.K. Les institutions politiques semblent aussi ralenties ou paralysées par les antagonismes entre pro et antisyriens… Dans quelles mesures le Liban, pris en étau entre Israël et la Syrie, est une victime collatérale des vives tensions régionales ?

E.A. Je ne cautionne pas le discours victimaire, mais de fait, le Liban est en effet victime des tensions régionales, et il l’a toujours été. A titre d’exemple, depuis que l’administration de Donald Trump a décidé de rejeter l’accord sur le nucléaire iranien (accord international, cautionné par les Nations-Unies), avec des actes belliqueux qui vont jusqu’à l’assassinat d’un des plus hauts dignitaires iraniens, Qassem Souleimani, le Liban a subi un raidissement régional, qui selon moi, a eu comme victime collatérale tant la rébellion irakienne que la rébellion libanaise.

Dans ce contexte, la composante chiite (dont le Hezbollah), qui a des intérêts avec le régime Syrien et l’Iran, se sent agressée partout dans la région : sous forme d’agressions frontales à l’égard de l’Iran avec des sanctions, des assassinats, des explosions qu’on attribue aux Israéliens et aux Américains… Tensions aussi avec des alliés des Etats-Unis, comme l’Arabie Saoudite, face à l’Iran.

Et donc cet axe chiite est sur la défensive, il n’est pas prêt à faire des concessions politiques au sein même de son pays.

G.K. Depuis un an, deux gouvernements ont démissionné mais rien n’a changé, aucune réforme n’a été engagée. Comment expliquer cette inertie ?

E.A. Les politiques au Liban, le pouvoir, dans toute sa diversité, est complètement coupé de la réalité de la rue, coupé du quotidien des Libanais. C’est un régime d’impunité qui s’est maintenu pendant longtemps et qui subsiste toujours. Ils peuvent faire tout et n'importe quoi, ils peuvent piller les caisses de l’Etat… Et même après l’explosion meurtrière, au port de Beyrouth, le 4 août, il n’y a pas eu de sanctions !

Ces politiques ne se sentent responsables de rien, ils sont inatteignables. Rendez-vous compte, c’est la société civile (avec l’armée) qui est venue en aide aux victimes ! L’Etat est absent…

A cette occasion, il n’y a pas eu de plan B pour une contestation durable. Et à côté de ces politiques, aucune alternative n’a réussi à s’imposer.

G.K. Où en est le mouvement de contestation ?

E.A. Malgré quelques manifestations ponctuelles, comme celle d’aujourd’hui, le mouvement est comme anesthésié. Pour de nombreuses raisons : la pandémie du Covid, l’utilisation de la violence policière, la pauvreté, les gens sont pris dans une lutte quotidienne de survie, leur énergie s’est redéployée dans l’aide apportée aux victimes de l’explosion… Et pour finir, beaucoup de jeunes n’ont qu’un seul objectif, quitter le pays. Nombreux sont ceux qui rejoignent les migrants sur des bateaux, en mer Méditerranée, dans l’espoir de rejoindre l’Europe. C’est du jamais vu au Liban !

Mais ce mouvement n’est pas mort. Pour l’instant, il n’a pas réussi à accumuler cette dynamique ascendante qui lui permettrait d’atteindre ses objectifs. Mais il reprendra de l’ampleur, à un moment ou un autre.

G.K. Cette semaine, le président libanais, Michel Aoun, a fait savoir qu’il reportait d’une semaine les consultations destinées à désigner un nouveau Premier ministre… Qu’est-ce qui bloque ?

E.A. Le blocage est dû aux contorsions, aux retournements, aux alliances des uns et des autres, motivés par la distribution des parts du gâteau. L’enjeu pour certains (je ne veux pas faire une généralité) est de garder le pouvoir, d’être en position de capter ce qu’il y a à capter et de répondre à un agenda personnel…

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK