Liban : la révolte de la dignité

Selon les chiffres de la Banque Mondiale plus de 50% de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté.
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Selon les chiffres de la Banque Mondiale plus de 50% de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté. - © AFP

Après des mois d’attente et de confinement, le Liban s’embrase à nouveau. Des manifestations monstres avaient eu lieu dans tout le pays à la fin de l'année dernière, dès le mois d’octobre 2019. Des manifestations contre la corruption. Mais malgré la chute du gouvernement et la nomination de nouveaux ministres, les Libanais ne voient rien venir et la colère explose à nouveau.

De nouvelles manifestations ont eu lieu hier soir au Liban. Les manifestants n’en peuvent plus de la passivité des pouvoirs publics face au naufrage économique du pays, malgré la promesse des autorités d'injecter des dollars sur le marché pour tenter d'enrayer la dépréciation débridée de la monnaie nationale.

Jeunesse aux abois

A Tripoli, la grande ville du nord du pays, l'armée a dispersé sur la place principale des centaines de manifestants qui criaient "révolution, révolution", déclenchant des affrontements. Des protestataires ont lancé des pierres et des cocktails Molotov sur les militaires, et endommagé des façades de magasins et banques. Les soldats ont riposté avec des gaz lacrymogène.

Dans le centre de Beyrouth, des dizaines de jeunes ont aussi mis le feu à des magasins.  L'effondrement progressif de la livre libanaise s'est accompagné d'une explosion de l'inflation, sans oublier les fermetures de commerces et les licenciements massifs, une crise aggravée par les mesures de confinement adoptées pendant deux mois face au coronavirus.

Politiciens sclérosés et corrompus

L'enlisement économique, ajouté à une pénurie de dollars, monnaie utilisée couramment au Liban a été un des catalyseurs d'un soulèvement inédit, déclenché en octobre 2019 pour dénoncer une classe politique quasi-inchangée depuis des décennies, accusée de corruption et d'incompétence.

La crise actuelle est la plus grave depuis la fin de la guerre civile (1975-1990). Le chômage touche plus de 35% de la population active et plus de 45% de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon le ministère des Finances.

Les autorités négocient avec le Fonds monétaire international (FMI) pour débloquer des aides financières, dont le pays dépend pour enclencher sa relance économique. Mais cette aide est conditionnée à l'adoption de réformes longtemps ignorées par les autorités.

Depuis plusieurs semaines des centaines de Libanais redescendent dans les rues chaque soir. La colère se radicalise sur des revendications socio-économiques. La vie est devenue hors de prix, la pauvreté gangrène les familles, la faim guette. Pour  Karim Emil Bitar, professeur à l’université Saint Joseph de Beyrouth, et chercheur à l'institut des relations internationales et stratégiques

" Le Liban est victime d’une crise économique sans précédent avec une hyperinflation. Selon les chiffres de la Banque Mondiale plus de 50% de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté. Il s’agit donc d’une révolution de la dignité et d’un rejet de l’oligarchie au pouvoir "

L’Acte deux de la révolution

Comment expliquer cette dégradation de la situation ? L’inflation a atteint des sommets. La livre libanaise, qui est théoriquement arrimée au dollar plonge de jour en jour. La preuve : aujourd’hui, un dollar s’échange contre près de 5000 livres libanaises, soit trois fois plus qu’avant la crise , où un dollar s’échangeait contre 1.500 livres libanaises. Conséquence, les prix s’envolent, les licenciements se succèdent. La situation devient intenable.

Cette révolte prend un tour politique. Les trois " camps " libanais fraternisent désormais, sunnites, chiites et chrétiens, tous s’unissent contre une classe politique sclérosée, héritée de la guerre du Liban, et qui s’est enrichie sur les décombres fumants du conflit sans prendre en compte le peuple libanais.

Après la créativité, la colère brute

Le premier acte de la révolution libanaise, en octobre et en novembre dernier avait un côté bon enfant, créatif. Les manifestations se déroulaient dans la bonne humeur, les libanais espéraient une transition apaisée. La crise économique était déjà présente certes, mais elle n’avait pas encore fait souffrir le peuple libanais. Aujourd’hui le peuple est en colère, les ventres sont creux. Du coup les risques de violence sont beaucoup plus importants, tout comme les risques de récupération, de confiscation de cette révolution. L’ambiance n’est plus aussi festive qu’à l’aube de cette révolution. "

Les autorités aveugles, muettes et paralysées

" La réponse des autorités à ce cri de colère de la rue a complètement déçu les attentes. Les 3 présidents se sont réunis (le président de la république, celui du conseil des ministres et le président de l’Assemblée nationale. Ils ont promis de rééquilibrer la livre libanaise et le dollar, mais les libanais ne croient plus à leurs promesses. Donc même si les négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) sont ouvertes pour trouver une solution à cette crise financière, et à combler cette dette insoutenable qui entraine le pays toujours plus bas. "

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