Levée des sanctions: les espoirs et les peurs des Iraniens

Selon le FMI, 30% de la population iranienne est au chômage.
Selon le FMI, 30% de la population iranienne est au chômage. - © Tous droits réservés
Découvrez le reportage dans l'émission Transversales sur La Première, le samedi 19 décembre à 12h.
 

Au cœur de l’Iran, dans la localité de Shahrekord, Emad Shirivani, chef de projet pour le groupe Vatan Niru, présente son usine de fabrication de câbles électriques. Une usine comme on peut en trouver partout dans le monde sauf qu’ici, les machines sont sans doute un peu plus vieilles qu’ailleurs.

"Derrière moi, il y a une machine qui enroule les fils… Ça c’est le produit final que nous sortons de cette usine ici. Et c’est le fil que nous utilisons pour conduire l’électricité et que vous pouvez voir sur les câbles haute tension", explique Emad Shirivani. L’entreprise souhaite se développer et pour cela, se diversifier. Elle a l’intention de produire un type de fil avec de l’acier à l’intérieur. "Maintenant, nous l’achetons à d’autres pays, constate-t-il. Nous voulons le produire nous-mêmes et pour cela nous avons besoin de machines, ce qu’on appelle une ligne de galvanisation. Nous souhaitons en acheter en Belgique."

Seulement, en Iran les choses ne sont pas si simples. Depuis que des sanctions internationales ont été adoptées contre le pays, les échanges bancaires, avec la Belgique en particulier, sont impossibles.

Tout est prêt pour accueillir ces machines. Emad n’attend plus qu’elles pour ouvrir une nouvelle usine et commencer la production. Il nous emmène devant le bâtiment flambant neuf qui devrait les accueillir. Pour l’heure il reste vide.

"Ce bâtiment fait 240 mètres de long. C’est très grand. Comme vous pouvez le voir, il est fini à 90%. Mais ça fait deux ans que nous ne pouvons pas travailler. Et ce retard de deux ans, c’est parce que nous n’avons aucun machine. Et tout ça, c’est à cause des sanctions", constate le jeune homme d’affaires. Avec un taux de chômage de près de 30% dans le pays, selon le Fonds Monétaire International, il n’aurait aucune difficulté à recruter des ouvriers et des ingénieurs. Des employés, un bâtiment flambant neuf, des capitaux… "C’est une montagne d’argent qui dort ici", déplore Emad Shirivani.

En attendant la levée des sanctions

Le seul frein reste l’impossibilité pour lui d’effectuer un transfert bancaire vers l’Europe afin de payer les machines dont il a besoin.

Pourtant, si Emad a réalisé tous ces investissements, c’est parce qu’il est confiant "Je suis absolument certain que les conditions vont changer" assure-t-il. Depuis l’accord sur le nucléaire iranien en juillet dernier, la levée très progressive de ces sanctions pourrait n’être plus qu’une question de mois. Emad multiplie donc les contacts avec René Branders, le PFG de FIB.son fournisseur belge, celui auquel il souhaite acheter ses machines.

Direction donc la capitale, Téhéran, à 6 heures de route pour rencontrer René Branders, le PDG de FIB, entreprise belge de fours industriels.

Il est encore trop tôt pour signer un contrat mais il s’agit de garder le contact pour être le jour J. "Le jour où le commerce sera de nouveau possible, je peux vous dire que cette économie va exploser ici", prédit René Branders venu rencontrer Emad dans l’un des plus luxueux hôtels de la capitale.

Produits bas de gamme et inflation à deux chiffres

Même au Grand bazar de Téhéran, historiquement l’un bastion de la révolution islamique, on trépigne de la levée des sanctions. "Avec une levée des sanctions, mes produits seront moins chers, explique Magid Karavi, un vendeur de théières. Dans mon secteur, plus de 80% des produits viennent de Chine. Mais si on lève les sanctions et que l’on peut commercer librement avec d’autres pays. Alors oui, évidemment, il y aura des produits d’Europe par exemple. Et ça, c’est ce que veulent de nombreux clients parce que les produits chinois ne sont pas d’assez bonne qualité."

Et les sanctions ont eu d’autres conséquences qu’une absence de choix pour les consommateurs : ces dernières années, avec une inflation à deux chiffres, leur pouvoir d’achat n’a cessé de diminuer.

Semin est mère au foyer. Chaque visite à l’épicerie est pour elle l’occasion de se rendre compte que les prix augmentent. " Les dépenses alimentaires de ce genre, on ne peut pas les éviter même si les prix augmentent, constate-t-elle amère. Par exemple, ce poulet était à 11 000 tomans (3,3 euros). Maintenant, c’est plus 15 000 (4,5 euros)… Pareil pour le lait…mais on est bien obligé de l’acheter. Je dois dire qu’aujourd’hui l’essentiel de nos revenus passe dans ce genre d’achats basiques comme l’alimentation. C’est vrai pour nous mais aussi pour la plupart des gens. On réduit nos achats de vêtements, de tout ce qui est de l’ordre des loisirs pour pouvoir payer notre alimentation."

Un marché jeune et mûr

Pourtant, Semin n’appartient pas à la couche la plus modeste de la population iranienne. Elle habite avec son mari, Sinab, professeur de physique et des mathématique dans les quartiers plutôt favorisés du Nord de Téhéran. "Pour le moment, si beaucoup de jeunes iraniens veulent aller à l’Université, c’est parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire. Aucun futur, aucune perspective ailleurs. Mais si politiquement et économiquement les choses s’améliorent, alors il y aura d’autres opportunités pour eux que d’aller à l’Université", explique Sinab.

Ce potentiel gaspillé ou du moins en veille, ce réservoir de jeunes iraniens diplômés, l’agence de publicité Aftabnet, l’une des plus grandes sociétés de publicité d’Iran, a appris à le mettre en valeur auprès des investisseurs étrangers. Pour Sam Nafissi, à la tête du département international, le discours est bien rodé. "L’Iran a une population d’environ 80 millions d’habitants. C’est un marché très intéressant pour n’importe quelle compagnie. Plus de 40% de notre population est jeune. Nous avons plus de 24 millions de jeunes diplômés de l’Université."

Au pays des Mollahs, l’ouverture de l’économie iranienne n’est toutefois pas du goût des tous. À la prière du vendredi, à l’Université de Téhéran, on met en garde contre un cheval de Troie, celui de l’impérialisme économique. Les discours est clair : la présence d’entreprises occidentales en Iran est un premier pas vers la corruption des mœurs. Le prêche mi-religieux, mi-politique est ponctué de "mort à l’Amérique, mort à Israël" et d’autres prédications contre l’occident. Les invectives répétées mécaniquement, initiées par des sortes de chauffeurs de salle répartis dans la foule.

L’invasion des valeurs occidentales

A la sortie, le message a bien été entendu. "Je n’aime pas l’idée que des compagnies occidentales viennent en Iran parce qu’elles ont des ambitions impérialistes, confie l’un des fidèles à la sortie de la prière. Les compagnies multinationales, pour la plupart, ne recherchent que leur propre intérêt. Donc je ne crois pas que ce soit dans l’intérêt de l’Iran."

Et lorsque l’on lui demande quelles menaces les pays occidentaux font peser sur l’Iran, la réponse, là encore, use : "Le port du Hijab, ç’en est une. Et puis vous savez tous les films qu’ils produisent. Ils brisent les familles et leurs fondations. Ce n’est pas bon".

Menacer les valeurs familiales, c’est précisément ce qui a été reproché à Zanan Emrooz , le seul magazine féministe d’Iran. En avril dernier, le Conseil Suprême de la Presse ordonnait sa fermeture pour plusieurs mois. Il lui reproche d’avoir publié un dossier sur le concubinage.

"Dans cette article notre collègue a interviewé des gens qui ont cette expérience de concubinage, raconte Marrube, cheffe du service social. Soit ils étaient encore concubins, soient ils l’avaient été et avait rompu depuis. Donc on a voulu écrire sur leurs expériences pour montrer comment cela affectait la vie des femmes : si ça a été un bon choix pour eux, ou non. C’était le cas pour certains. Pour d’autres, non. On ne voulait pas juger. On voulait analyser. Et 6 mois après avoir publié cette enquête, notre magazine a été fermé."

Depuis, le magazine a rouvert et les journalistes y travaillent à nouveau, avec le souci de maintenir un équilibre précaire entre l’envie d’informer et le risque de franchir la ligne rouge de la censure.

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