Turquie: Erdogan perd sa majorité absolue, 13% pour le parti pro-kurde

Des partisans du président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'un meeting le 5 juin 2015 à Ankara
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Des partisans du président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'un meeting le 5 juin 2015 à Ankara - © ADEM ALTAN

Le président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan espérait une très large victoire de son parti, au pouvoir depuis treize ans, pour renforcer son emprise sur le pays. Le pari est perdu. Avec près de 41 % des voix, il perd sa majorité absolue au Parlement. Le HDP est le vrai vainqueur de ces élections. Avec 13% des voix, le parti pro-kurde fait son entrée au Parlement. C'est la première fois.

C'est un tournant en Turquie puisque le parti de la justice et du développement (AKP) gouvernait seul depuis 13 ans. Aujourd'hui, le parti islamo-conservateur du président Erdogan domine toujours le paysage politique turc, avec plus de 40 % des voix, mais par rapport aux précédents scrutins, c'est un recul important. 

Son projet de réformer la Constitution, pour installer un régime présidentiel et renforcer les pouvoirs du président Erdogan, tombe donc aux oubliettes. Il fallait pour cela qu'il remporte 2/3 du Parlement. 

Si l’AKP n’a pas vraiment perdu, Recep Tayyip Erdogan, lui, a véritablement perdu. Parce que c’est d’abord un échec personnel pour l’homme fort de Turquie qui a mené une campagne énergique, acharnée même, acrimonieuse parfois. Il a tenu meeting dans chacune des 81 provinces du pays ces derniers mois. Il s’était engagé personnellement parce que son avenir se jouait avec, à la clef, un changement de régime et un poste de président fort. Mais c’est cet engagement aussi excessif qui a déplu, de même que sa rhétorique extrêmement agressive, discriminante.

Recep Tayyip Erdogan a perdu son pari et il a fait perdre son parti aussi...

Le parti pro-kurde, petit poucet de la politique turque

Le grand vainqueur, c'est donc un petit parti: le HDP a réussi son pari. Il a largement dépassé le seuil des 10 % et fait son entrée au Parlement turc. Notamment en grignotant l'électorat de l'AKP. 

Sa victoire a une portée symbolique incommensurable parce que, pour la première fois de l’Histoire de la République, même avant, un parti kurde entre au Parlement turc alors qu’il n’y avait auparavant que des candidats kurdes indépendants.

C’est pour les Kurdes un vrai triomphe qui doit d’abord beaucoup à la personnalité de son président, Selahattin Demirtas, et aussi à la politique d’ouverture du mouvement kurde vers La Gauche kurde, les minorités, les écologistes, tous ceux qui étaient descendus dans la rue au moment du mouvement de contestation de Gezi. Il va falloir au HDP capitaliser sur cette victoire pour se projeter dans un projet de société rassembleur au-delà de la simple cause kurde pour garder ces électeurs de gauche.

Feux d'artifice, concert de klaxons, les Kurdes de Turquie ont célébré dimanche en fanfare dans leur fief de Diyarbakir, l'entrée en force de 80 députés de "leur" Parti démocratique du peuple (HDP) lors des élections législatives.

Dans les rues de la "capitale" kurde du pays, les voitures ont paradé bruyamment, leurs passagers hissés aux travers des fenêtres, les doigts fièrement écartés en "V" en signe de victoire. Quelques coups de feu ont même été tirés en l'air.

Ces scènes de liesse ont eu lieu deux jours seulement après un attentat à la bombe qui a fait deux morts et plus d'une centaine de blessés parmi les partisans du HDP venus assister à un meeting de leur chef de file, Selahattin Demirtas. A la fermeture des bureaux de vote, l'ambiance était encore tendue, notamment par crainte de fraudes lors du dépouillement. Mais dès l'annonce des premiers résultats provisoires qui confirmaient que le HDP avait passé le seuil des 10% de voix, nécessaires pour qu'un parti soit représenté au Parlement, une explosion de joie a eu lieu à Diyarbakir.

"Avertissement à l'AKP"

"C'est une nuit semblable à celle où Diyarbakir célébrait la libération de Kobané", a comparé Aytbac Bayram, 34 ans. En janvier dernier, la reprise par des combattants kurdes de la ville syrienne assiégée par les jihadistes du groupe État islamique (EI) avait été acclamée en Turquie. "La montée du HDP symbolise l'unité des Kurdes et c'est une étape de plus vers la démocratie", a estimé Yalman, un autre partisan du parti kurde, "c'est un avertissement adressé à l'AKP et ses tendances dictatoriales". Violant son devoir de neutralité, le président Recep Tayyip Erdogan, qui domine la politique turque depuis plus de dix ans, a fait campagne pour que son parti obtienne au moins 330 des 550 sièges du Parlement, afin de réformer la Constitution et de renforcer ses pouvoirs. "L'AKP s'est tiré une balle dans le pied, il a perdu la confiance du peuple", a estimé Orhan Akgun, un Kurde de Diyarbakir qui dit avoir voté AKP par le passé.

Sous l'impulsion d'Erdogan, le gouvernement a accordé ces dernières années de nouveaux droits aux Kurdes, notamment pour l'utilisation de leur langue. Mais le chef de l’État a récemment changé de rhétorique et mis entre parenthèses le processus de paix engagé avec les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). "Nos représentants vont être au Parlement. Ils vont défendre les droits des Kurdes", s'est réjoui Selcuk Atasever, responsable d'un bureau de vote de Diyarbakir. "A partir de maintenant, nous aurons plus de poids dans le processus de paix".

Le HDP a déjà annoncé qu'il ne formerait pas un gouvernement de coalition avec l'AKP.

Le parti de la justice et du développement pourrait envisager un gouvernement minoritaire et des élections anticipées.

RTBF, avec agences

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