Les répercussions du Traité de Rome à travers l'histoire d'une entreprise familiale belge

Les répercussions du Traité de Rome à travers l'histoire d'une entreprise familiale belge
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Les répercussions du Traité de Rome à travers l'histoire d'une entreprise familiale belge - © Tous droits réservés

C'est en 1957, il y a tout juste 60 ans, que le Traité de Rome voit le jour. Ce traité allait instituer la Communauté économique européenne et consacrer la libre circulation des personnes. Au départ, la libre circulation ne concernera que les travailleurs des pays membres. En 1985, cinq pays - l’Allemagne, la Belgique, la France, le Luxembourg et les Pays-Bas - décident d’étendre le bénéfice de la libre circulation sur leur territoire aux ressortissants de pays tiers et ainsi créer entre eux un territoire sans frontières, l’Espace Schengen. L'espace de libre circulation Schengen porte le nom de la ville luxembourgeoise où le premier accord fut signé.

Quelles répercussions sur le quotidien des personnes?

En 2015, Schengen regroupe 26 pays et concerne près de 420 millions d’habitants. 22 Etats membres de l’Union européenne ont adhéré aux Accords de Schengen. Le Royaume-Uni, l’Irlande, la Bulgarie, la Roumanie, Chypre et la Croatie n’en font pas partie. L’Espace Schengen comprend aussi quatre États non membres de l’UE : la Norvège, l'Islande, la Suisse et le Liechtenstein. En intégrant Schengen, les pays acceptent l’ouverture des frontières internes et s’accordent sur une harmonisation des contrôles aux frontières extérieures ainsi que pour un renforcement de la coopération policière et judiciaire. Le travail de l’agence Frontex, créée en 2004, s’inscrit dans ce volet de contrôle des frontières extérieures.

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Difficile de mesurer les conséquences qu'ont entraîné le Traité de Rome et la création de l'espace Schengen sur les citoyens européens au quotidien. Pourtant, elles sont concrètes à bien des égards.

Pour évaluer les répercussions du Traité de Rome, nous nous sommes penché sur les réalités d'une entreprise familiale belge. Chez Cosucra, une entreprise du Tournaisis, les effets du Traité de Rome et de Schengen sur la vie des travailleurs ne se sont pas faites attendre. L'histoire de cette entreprise est étroitement liée à la construction européenne. 

De la PAC à l'ouverture à la concurrence mondiale

Cosucra possède une usine à Pecq où sont produits des compléments alimentaires naturels, notamment à base de racines de chicorée. Mais si c'est bien la même famille qui est à la tête de la société depuis plus de 60 ans, la production, elle, n'a pas toujours été la même. En 1957, l'entreprise était spécialisée dans l'extraction du sucre des betteraves. Quand Paul Crahay succède à son père à la tête de l'entreprise en 1968, c'est un peu l'âge d'or du sucre en Europe. Il a dirigé l'entreprise jusqu'au début des années 2000, et il se souvient de l'incroyable essor de son secteur grâce à la politique agricole commune (PAC) : "L'entrée dans l'Europe a changé la dimension potentielle des sucreries. La betterave est devenue une culture très importante dans des régions où elle ne l'était pas et le sucre s'est développé comme une des grandes productions nationales et en particulier de la Région wallonne".

Mais tout se complique dans les années 80-90. L’Union européenne décide d’ouvrir progressivement son agriculture à la concurrence mondiale. A ce moment-là déjà, elle envisage de supprimer les quotas sucriers établis par la PAC, qui garantissent des revenus minimums aux producteurs. Et puis l’élargissement de l’Union, l'arrivée de nouveaux Etats membres, bouleverse également le secteur. 

Paul Crahay décide alors d'abandonner le sucre de betterave et de miser sur l'innovation. L'entreprise se lance dans la production de fructose de chicorée et de protéines végétales à partir de graines de pois.

Puis, en 2002, l'euro entre en scène. A l'époque, ce n'est plus Paul Crahay mais son frère Jacques qui dirige l'entreprise. La monnaie unique est bien accueillie par Cosucra. L'euro a permis à l'entreprise de faciliter ses contacts avec les clients.

Espace Schengen et libre circulation des travailleurs

Sur les 260 employés de l’entreprise, près de la moitié viennent de France. Et pour cause, l'entreprise est implantée à quelques kilomètres à peine de la frontière française. Ces travailleurs français ne posent aucun problème à Simon Miroux, délégué syndical au sein de l'entreprise. En revanche, les travailleurs de l'Est soulèvent des questions : "Tout le monde doit travailler, il doit y avoir une solidarité. Mais nous avons des piliers comme les pensions, la mutuelle, etc. et ces gens qui travaillent chez nous ne participent pas à ces piliers-là".

Simon Miroux évoque ici les travailleurs détachés. Des ouvriers, souvent venus de l’Est, qui travaillent temporairement de ce côté-ci de l’Europe à des prix imbattables, en partie parce que les charges sociales qui leur sont appliquées sont celles de leur pays d’origine. On compte aussi plus de 14 millions de citoyens européens qui résident dans un autre Etat membre que le leur. Parmi eux, certains ont fait ce choix faute de pouvoir trouver un emploi satisfaisant dans leur pays d'origine.

Suppression des droits de douane et libre circulation des marchandises

La libre circulation des marchandises, la première des quatre libertés fondamentales du marché intérieur, est garantie par la suppression des droits de douane et des restrictions quantitatives aux échanges.

Pour le business manager de Cosucra, Ronny Platteeuw, cette libre circulation des marchandises a surtout mis fin à de mauvaises surprises aux frontières : "Il y a dix ou quinze ans, il y avait quand même pas mal de mafia. Parfois, les marchandises étaient bloquées sans aucune raison. Et puis, qu'on ait pas de surprise au niveau des tarifs douaniers, taxe d'importation etc., ça facilite vraiment la vie".

Et cette sécurité n’est pas négligeable quand on sait que 65% des exportations de Cosucra se font au sein de l’Union. C'est la société de transports Ziegler qui s’occupe d’une partie des livraisons de l'entreprise. Fabrice Billet, le patron de la filiale française du groupe, pointe tout de même une faiblesse de la construction européenne : "L'Europe n'a pas harmonisé nos secteurs, que ce soit au niveau du coût du travail ou du temps de travail. C'est vraiment sur cet aspect que l'élargissement a eu un impact négatif sur les métiers de transporteurs".

En effet, aujourd’hui, les transporteurs polonais, bulgares et roumains taillent des croupières aux groupes français et belges.

Cosucra exporte ses produits notamment en Lettonie où Volker Hoeppner, un agriculteur implanté dans le village de Ranki, ne voit que des avantages à la libre circulation des marchandises : "C'est un grand gain de temps, ça réduit les coûts. Si j'achète en dehors de l'Union, il y a des blocages aux frontières, les produits phytosanitaires doivent être contrôles. Tout ça est plus sûr dans l'Union voilà pourquoi on achète dans l'Union."

Erasmus, le programme européen d'échange d'étudiants

Pierre-Etienne représente la nouvelle génération de la famille Crahay. Lui aussi a vécu des événements directement liés à la construction européenne. Lorsqu'il était étudiant, il est allé en Erasmus à Londres pour y apprendre l'anglais. Aujourd'hui, il met cet acquis au service de l'entreprise familiale pour laquelle il travaille.

Pour conclure, Paul Crahay, qui compte aujourd'hui 80 printemps, est formel, l'avenir de l'Europe, ce sont les jeunes : "C'est quelqu'un de 80 ans qui vous le dit. Le problème, c'est le vieillissement de la population. C'est ça la poisse. On a une vision à court terme. Seuls les jeunes peuvent voir à long terme".

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