"Les partis classiques entretiennent l'agenda politique et médiatique de l'extrême droite"

En dépit de la montée historique du Front National français au premier tour des régionales en France, le FN n'a finalement remporté aucune région, mais le parti a malgré tout décroché de nouveaux sièges. 

Cette montée de l'extrême droite et de la droite extrême n'est pas propre à la France. On la retrouve un peu partout en Europe, on pourrait presque parler d'effet tache d'huile.

Pour Pascal Delwit, professeur de sciences politiques à l'ULB, une part de l'explication repose sur les peurs, réelles ou fictives, des électeurs encore exacerbées ces derniers mois par les différents attentats commis sur le sol européen : "De manière générale, la peur est un élément fondamental dans le vote d'extrême droite, indépendamment de la situation contemporaine très anxiogène en France, en Belgique ou dans d'autres états de l'Union européenne. La peur est un élément qui est marquant quand on analyse l'électorat d'extrême droite. (...) Les deux éléments qui poussent le plus au vote d'extrême droite c'est la peur, l'anxiété, le pessimisme face à l'avenir et d'autre part, une position ethnocentriste". Et, ajoute-t-il, c'est la combinaison de ces deux éléments qui renforce la probabilité d'un vote pour un parti d'extrême droite.

Peurs objectives et peurs subjectives

Pascal Delwit relève deux peurs distinctes, la peur objective et la peur subjective : "Parmi les peurs objectives, celle de perdre son emploi, ou de ne pas en trouver (...), ou la peur parce que l'on vit dans un quartier difficile. Et puis, il y a aussi énormément de peurs subjectives, voire parfois fantasmatiques. Si vous observez le vote pour le FN au premier tour des régionales, il peut être à la fois très fort dans des zones que l'on qualifie de désespérance sociale, le Pas-de-Calais ou la Lorraine par exemple. Et en même temps on observe qu'il est parfois très fort également dans des zones plutôt aisées comme Saint-Tropez. Et là, on est dans un registre de peur fantasmatique. Ce sont des gens qui ont des moyens, des résidences, parfois des secondes résidences, et qui ont l'impression d'être envahis et qui craignent qu'on leur retire leur bénéfice, leur maison, leur situation en quelque sorte".

Mais tous les partis européens d'extrême droite ne se ressemblent pas même s'ils ont des fondements communs, notamment la posture nationaliste et la posture xénophobe, comme l'explique Pascal Delwit : "Nationaliste : on vit la nation comme un organe vivant que l'on doit expurger des gens qui viennent attaquer cet organe en quelque sorte. (...) Et xénophobe : le rejet de l'autre - et la figure de l'autre est souvent la même - l'immigré, le demandeur d'asile, le réfugié, le citoyen de confession musulmane". Il est à noter qu'il y a toutefois des distinctions quant à "l'autre" selon les pays : "En Belgique par exemple, c'est le francophone pour le Vlaams Belang, en Autriche, ce sont les citoyens d'Europe centrale et orientale". 

Du rôle des partis dits traditionnels

Selon Pascal Delwit, les partis dits traditionnels, pour certains en tout cas, sont rentrés dans une logique de surenchère avec les partis d'extrême droite : "On a pu observer qu'il y avait une forme de mimétisme de la droite par rapport à certaines thématiques des partis d'extrême droite. (...) Si vous avez un discours qui frôle la xénophobie, ou qui parfois la franchi carrément, dans le chef de partis de la droite classique - et parfois même de la gauche -, vous avez à chaque fois un effet de décalage. C'est à dire que le parti d'extrême droite du système politique va aller un cran plus loin. Donc d'une part, ces partis classiques entretiennent l'agenda politique et médiatique autour de la thématique et d'autre part, au fur et à mesure, ils banalisent un certain nombre de thèmes, de thèses xénophobes. Et ces partis vont systématiquement un peu plus vers la droite sur les questions ethnocentriques". 

Le Fidesz en Hongrie (centre droit) ou le PiS (droite) en Pologne, défendent des positions, sur les réfugiés notamment, très proches de celle du Front National français. Le cas du Fidesz, parti du premier ministre hongrois, est assez éclairant pour Pascal Delwit : "Dans une certaine mesure, Viktor Orban est dans une logique réactive par rapport à la montée en puissance d'un parti d'extrême droite hongrois, le Jobbik. Donc il essaie de stopper cette montée en puissance en s'alignant partiellement sur les thèses de ce parti. Ce faisant, en réalité, il n'obtient qu'un effet de levier puisque le Jobbik est encore monté aux dernières élections législatives. Dès lors, la dynamique qui vise à essayer d'emprunter les thèmes des partis d'extrême droite pour arrêter leur expansion peut fonctionner un temps, mais vous avez rapidement un retour de manivelle".

Et la gauche dans tout ça ?

Les partis de droites classiques ne sont pas les seuls à être influencés par l'extrême droite, les partis de gauche ont aussi tendance à emprunter la dynamique du mimétisme : "On peut citer l'exemple de Manuel Valls et du PS français. Avoir choisi Manuel Valls comme premier ministre était d'ailleurs aussi le choix d'une personnalité incarnant une forme d'autorité, une posture sécuritaire, c'est tout à fait évident. (...) On peut prendre aussi l'exemple du Danemark où, dans une large mesure, le parti social démocrate danois a tenu une posture très dure à l'égard des réfugiés".

En Espagne ou au Portugal, alors que ces pays ont été violemment touchés par la crise, on n'observe pas cette montée de l'extrême droite. Pour Pascal Delwit, cela s'explique par les histoires de ces deux pays : "En Espagne et au Portugal - et dans une certaine mesure en Grèce, même s'il y a Aube Dorée -, il y a le souvenir de régimes autoritaires, très longs pour l'Espagne et le Portugal, un peu moins long pour la Grèce. Et donc, il y a une chape qui est posée sur l'extrême droite. De la même manière d'ailleurs qu'il n'y a pratiquement pas d'extrême droite politique en Allemagne. (...) Mais s'il n'y a pas d'extrême droite politique, l'Allemagne est le pays où il y a le plus d'actes de violence commis par l'extrême droite extra institutionnelle".

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