Les Ouïghours, la Chine et les timides réactions de la Communauté internationale

La vidéo fait le tour du monde et rappelle les heures les plus sombres de la seconde guerre mondiale. Assis, attachés les mains dans le dos et les yeux bandés. Des centaines d'hommes attendent avant d'être placés dans des trains. Authentifiée par les services occidentaux, la scène filmée par un drone l'année dernière dans la province de Xinjiang, à l'ouest de la Chine. Là-bas, un habitant sur deux est Ouïghours. Un peuple turcophone et de religion musulmane qui subirait la répression chinoise.

Aujourd’hui, des experts et des organisations de défense des droits humains accusent la Chine d'avoir fait interner jusqu'à un million de musulmans, principalement d'ethnie ouïghoure, dans des camps de la région au nom de la lutte antiterroriste. Ce que la Chine dément.

A la télévision britannique, l'ambassadeur chinois, confronté aux images et à la vidéo tente de se défendre et de se justifier : "Ce n'est pas vrai. Les faits montrent juste le contraire. Les gens du Xinjiang ont une vie heureuse. Les gens demandent que l'ordre soit rétabli dans le Xinjiang", affirme Liu Xiaoming, ambassadeur chinois au Royaume-Uni. Il ajoute encore : " La Chine est bien sûr fermement opposée à toute torture et à toute persécution et discrimination de toute ethnie. Ce n'est pas le cas en Chine. La politique du gouvernement chinois, comme je l'ai dit, garantit à chaque groupe ethnique d’être traité de manière égale. "

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Un peu partout dans le monde, la diaspora ouïghoure se mobilise, comme ici à Berlin en décembre 2019. © Belga

Aujourd'hui, d'après Human Rights Watch, un million d'Ouïghours sont enfermés dans ces centres. Des camps d'entraînement, selon la Chine, spécialement construits pour eux. Officiellement, le Chinois et la culture chinoise sont enseignés pour les réinsérer dans la société et éradiquer leurs idées séparatistes et extrémistes.

Comment en est-on arrivé là ?

"Les relations entre l’Etat chinois et la région ouïghoure sont fortement marquées par une forme de colonialisme. Cela s’exprime par l’envoi de population non-ouïghoure par le gouvernement chinois, de l’exploitation économique des ressources naturelles du territoire mais aussi d’une forte discrimination", explique Vanessa Frangville, directrice d’un centre de recherche sur l’Asie de l’Est.

"Cette situation, progressive ces dernières décennies, a créé des tensions très importantes qui ont amené les Ouïghours à se soulever à plusieurs reprises, souvent de façon locale et de façon anecdotique. Mais ces soulèvements ont été qualifiés par l’Etat chinois d’actes terroristes. Ce qui, à leurs yeux, justifie aujourd’hui la répression que l’on observe dans le discours chinois ", explique la chercheuse à l’Université libre de Bruxelles (ULB).

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Le drapeau chinois est piétiné par les manifestants ouïghours devant l'ambassade chinoise à Istanbul, en Turquie. © Belga

En Belgique, il y aurait 3000 Ouïghours dont 350 réfugiés politiques. La famille Ismaïl est installée à Rumst, non loin d’Anvers, depuis presque dix ans. Depuis qu’ils ont fui cette région où les parents avaient étudié, travaillé et fondé leur famille. Ibrahim, le père, dit avoir été torturé en prison, pendant près de trois mois. "Ma famille me manque et mon pays aussi. J'aimerais y retourner mais ce n'est pas possible", explique - en pleurs - celui qui est aujourd’hui livreur en Belgique. "Là-bas, le gouvernement central contrôle tout. Les caméras sont partout. Et ils n’hésitent pas à utiliser la force en envoyant les Ouighours dans les camps."

Invitée par le gouvernement chinois, une équipe de la VRT s’était rendue sur place, l’année dernière. L’occasion rêvée pour la Chine de se défendre par l’intermédiaire dun des directeurs de l'un des camps. A l’époque, il réfutait déjà ces accusations : " C'est une école professionnelle de formation. Nos élèves ne sont pas maltraités. Cela n'existe pas ", explique Megtmiti Mohammed. " Nous veillons à la sécurité de nos élèves et respectons leurs droits. Nous veillons à ce qu'il n'y ait pas d'abus. "

J'ai été emmenée par les autorités chinoises à l'hôpital et j'ai été contrainte d'avorter

Si certains Ouïghours sont torturés, certaines femmes sont aussi contraintes d'avorter ou stérilisées de force, ce qui diminuerait la population ouïghoure. C'est le cas de Patigul, la mère de la famille Ismaïl de Rumst : " Un an avant qu'on arrive en Belgique, j'étais enceinte. J'ai été emmenée par les autorités chinoises à l'hôpital et j'ai été contrainte d'avorter. J'ai gardé toutes les preuves de cela ici, en Belgique. " Eux n'ont plus de nouvelles de leur famille en Chine depuis près de quatre ans.

 

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Le portrait de Xi Jinping, le Président chinois, brûlé par des manifestants ouïghours à Istanbul, en Turquie, en 2018. © Belga

Des violences dénoncées et des pressions psychologiques, aussi. Afumetto Retepu est exilé ouïghour vivant à Tokyo. La police chinoise le choisit pour devenir espion au Japon pour la Chine. Lui refuse, puis il apprend que son père et douze personnes de sa famille sont dans un camp. En mars 2019, il reçoit cette vidéo de son père, dans laquelle il lui demande de coopérer avec les autorités chinoises. "J'ai parlé à mon père pendant 39 ans. Il ne m'avait jamais dit de coopérer avec les autorités chinoises. Il ne dirait jamais cela. A moins qu'il ne soit soumis à une pression extrême ou qu'il ne soit menacé." Depuis la vidéo, Afumetto n'a plus de nouvelles de sa famille.


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Quelle est la position de la Belgique ? Sur le plan international, l’Etat Belge a adressé une lettre, avec 22 autres pays membres de l’ONU, à l’Etat chinois pour lui exprimer leurs inquiétudes concernant les politiques abusives chinoises dans la région. Cette lettre demande aussi l’envoi d’une délégation d’enquêteurs indépendants sur place. "Une demande timide", juge Vanessa Grangville. Elle reprend : "C’est une demande qui est faite de manière très régulière par les Etats-Unis qui ont des décisions plus fortes en interdisant d’entrer dans le pays à plusieurs officiels chinois dont on pense qu’ils sont complices des abus perpétrés dans la région. Les USA ont aussi banni un certain nombre d’entreprises chinoises sur son territoire. En Belgique, ce n’est pas du tout le cas. On s’est juste contenté de suivre le mouvement. "

 

Pourtant, une cinquantaine de pays ont loué le rôle de la Chine dans la région. " Pas étonnant quand on sait que la Chine investit 145 milliards d’euros en Europe, depuis quelques années ", juge Vanessa Frangville : " Cela s’explique notamment par les leviers économiques que la Chine n’hésite pas à utiliser pour convaincre ces pays de ne pas intervenir sur la question des Ouïghours. Et donc, pour faire taire certains pays, y compris les démocraties européennes. "

 

La Chine dément toujours tout mauvais traitement à l'encontre de la minorité ouïghoure.

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