"L'ouverture de nos frontières pourrait réduire le nombre des migrants"

François Gemenne revendique une intégration " des deux côtés ", notamment dans une lutte accrue contre la discriminations"
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François Gemenne revendique une intégration " des deux côtés ", notamment dans une lutte accrue contre la discriminations" - © Tous droits réservés

Ouvrir les portes de l’Europe pour réduire le flux des migrants, profiter des nouveaux arrivants pour satisfaire les emplois peu qualifiés, développer une intégration équilibrée… Autant d’idées iconoclastes revendiquées par François Gemenne, chercheur au Centre de l’étude de l’ethnicité et des migrations à l’ULg et professeur à Sciences Po Paris. Des idées à contre-courant d’une pensée unique ?

Première remise en cause : la vague d’immigration que nous connaissons aujourd’hui n’est pas "sans précédent". Elle se situe au même niveau qu’au début des années 90, lors de la guerre en ex-Yougoslavie. Sur une plus large période, on peut même dire qu’il n’y a jamais eu autant de personnes déplacées que depuis la Deuxième guerre mondiale. La différence, explique François Gemenne, est que "la plupart de ces personnes étaient déplacées dans leur propre pays ou dans un pays voisin."

L’Europe accueille 10% des réfugiés syriens

Une autre erreur, selon lui, est de penser que la plus forte charge d’immigration est subie par l’Europe : "La charge repose actuellement sur les pays du sud et pas sur l’Europe. A lui seul, le Liban qui ne compte que quatre millions d’habitants, accueille un million de réfugiés syriens et la Turquie en compte deux millions. Par rapport à ces flux, l’Europe n'accepte que 250 000 personnes, et à peine 10% des migrants qui quittent la Syrie. C’est peu. "

Selon François Gemenne, le flux des migrants varie dans le temps selon leurs motivations. Le nombre des demandeurs d’asile fluctue en fonction des conflits, mais le nombre des migrants économiques augmente du fait des différences de richesse encore très importantes entre Etats. "Les migrations sont les révélateurs de ces différences."

Ouvrir les frontières pour réduire l’immigration ?

François Gemenne défend un discours à contre-courant : "Tenter de fermer nos frontières ne sert à rien. Il faudrait au contraire songer à leur ouverture. L’Europe est la destination du monde la plus dangereuse pour les migrants du fait de la fermeture des frontières. La destination est attractive et un mur n’empêchera jamais un migrant de venir. Simplement, son voyage sera rendu plus dangereux. Arriver par la mer au lieu de venir en avion est plus coûteux et entretient le réseau des passeurs. "

Le chercheur de Sciences Po Paris assure ne pas craindre cet "appel d’air" d’un nombre accru de migrants. "C’est un fantasme politique. Le blocage des frontières n’est pas une variable d’ajustement aux flux migratoires… Ceux qui veulent venir en Europe sont prêts à prendre tous les risques ou, dans le cas de la migration économique, ont développé un projet familial dans lequel ils ont investi. Dans les deux cas, ils sont prêts à tout. "

François Gemenne défend l’idée que l’ouverture des frontières européennes pourrait même, dans un premier temps, réduire le nombre des migrants : "Ceux qui sont déjà chez nous oseraient retourner chez eux en sachant ils pourraient revenir en Europe quand ils le veulent. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui."

Pas d'immigration "choisie"

Le taux de chômage élevé de nos pays ne serait pas non plus un obstacle à l’immigration, assure François Gemenne. "Cette vision est trop simple. Nous ne vivons pas une crise de l’immigration, mais une crise de l’Europe face à cette situation. Ces migrants sont nécessaires à notre économie. Les plus qualifiés bien sûr, mais aussi les non qualifiés. Nous avons besoin de gardiens de sécurité, de balayeurs, de main d’œuvre dans la construction. "

Il s’oppose toutefois au concept de d’immigration "choisie" en fonction des besoins des Etats, et stigmatise l’absence d’une politique commune européenne. "Les demandes d’asile pourraient être centralisées par la Commission européenne, et une 'Green card' à l’américaine pourrait s’adresser aux migrants économiques."

Intégration : de qui par qui ?

Sans rejeter le "parcours d’intégration" imposé aux migrants en Flandre et défendu par le secrétaire d’Etat Theo Franken (N-VA), François Gemenne revendique une intégration "des deux côtés", notamment dans une lutte accrue contre la discrimination. "Le premier pas d’une intégration réussie consiste à lutter contre la discrimination et le racisme qui progressent de façon délirante."

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