Quelles sont les intentions du Kremlin vis-à-vis de la Biélorussie ? "La situation n'est pas du tout comparable avec l'Ukraine"

Le premier ministre russe, Mikhail Mishustin et le président Biélorusse, Alexander Loukachenko, lors d'une rencontre officielle à Minsk, le 3 septembre 2020.
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Le premier ministre russe, Mikhail Mishustin et le président Biélorusse, Alexander Loukachenko, lors d'une rencontre officielle à Minsk, le 3 septembre 2020. - © ALEXANDER ASTAFYEV - AFP

Assiste-t-on à un rapprochement entre les autorités biélorusses et le Kremlin ? Le Premier ministre russe, Mikhaïl Michoustine, était en visite officielle, jeudi à Minsk. Les discussions ont porté sur des accords économiques entre les deux pays. Le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, serait même attendu d’ici deux semaines à Moscou. Pendant ce temps-là, les manifestations pour réclamer son départ depuis la présidentielle contestée du 9 août ne faiblissent pas.

Quelles sont les intentions du Kremlin vis-à-vis de la Biélorussie ?

Vladimir Poutine ne révélera jamais ses cartes à l’avance, mais on sait que ce qui compte pour le Kremlin, c’est de maintenir à ses frontières un Etat qui lui est loyal.

"Depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, le Kremlin cherche à recréer une forme d’espace d’intégration régionale autour des frontières de la Fédération de Russie. Cette aspiration s’est accélérée dès 2000, avec l’arrivée de Vladimir Poutine à la présidence", explique Aude Merlin, spécialiste de l’espace post-soviétique à l’ULB. "Et le cauchemar du Kremlin est de voir apparaître, autour du territoire de la Russie, ce qu’on appelle des ‘révolutions de couleurs’, c’est-à-dire, des mobilisations sociales importantes qui contestent les dirigeants de ces états post-soviétiques et qui parfois, comme c’est arrivé en Géorgie (2003), en Ukraine (en 2004, puis 2014), finissent par obtenir le départ du dirigeant conspué, en promouvant le projet d’un rapprochement avec l’UE voire l’OTAN". Ce qui s’est passé en Arménie en 2018 diffère sur le plan géopolitique mais est également le signe que la rue peut conduire à un changement de dirigeant, ce que ne souhaite pas le Kremlin.

Je ne pense pas à ce stade, que le Kremlin intervienne militairement en Biélorussie

Quels leviers le Kremlin utilise-t-il alors pour assurer cette loyauté à ses frontières ? Il y a d’abord le levier sécuritaire. Moscou a envoyé des colonnes de blindés à Minsk pour montrer son soutien à Alexandre Loukachenko. Mais en réalité, il s’agit d’un soutien militaire de façade. "Je ne pense pas à ce stade que le Kremlin intervienne militairement en Biélorussie. Les manifestants n’expriment par ailleurs pas de slogans anti-russes ni même anti Kremlin", analyse Aude Merlin. Les manifestants réclament le départ du président contesté, Alexandre Loukachenko, la libération des prisonniers politiques, l’organisation d’une nouvelle élection présidentielle conforme aux principes démocratiques, avec participation des candidats écartés lors du scrutin du 9 août, et une réforme de la Constitution.

Ensuite, il y a le levier économique. La moitié du PIB biélorusse dépend de la Russie, et donc en échange d’un soutien de façade, Moscou est en position de force pour renégocier le prix du gaz vendu à Minsk, et éventuellement obtenir des accords économiques bénéfiques (dans le domaine de l’industrie, des ventes d’armes… "Et puis Alexandre Loukachenko est aux abois, il a besoin du soutien du Kremlin", observe encore Aude Merlin.

On ne peut pas exclure qu’Alexandre Loukachenko soit exfiltré vers la Russie.

Mais tout en protégeant ses intérêts à la fois géostratégiques, sécuritaires et économiques, le Kremlin pourrait bien préparer une transition politique à Minsk, qui satisferait en partie les manifestants. Une hypothèse que n’écarte pas Aude Merlin : "On ne peut pas exclure qu’Alexandre Loukachenko, à un moment donné, soit exfiltré vers la Russie. La Russie le protégerait tout en essayant de peser de tout son poids sur les évolutions internes en Biélorussie, afin que la personne qui succéderait à Alexandre Loukachenko soit suffisamment loyale à Moscou".

Une exfiltration semblable à celle qu’a connue Viktor Ianoukovitch, l’ancien président ukrainien, chassé par la rue à Kiev et qui a trouvé refuge en Russie. Car comme le dit, Svetlana Tikhanovskaïa, l’égérie des manifestants : "La peur a changé de camp". "Alexandre Loukachenko est aux abois", estime encore Aude Merlin, d’autant plus que son mandat actuel expire le 5 novembre.

La situation est-elle pour autant comparable avec la crise ukrainienne, en 2014, et l’annexion de la Crimée par la Russie ? Certains analystes évoquent même le projet de fusion entre Moscou et Minsk.

"La situation n’est pas du tout comparable", analyse Aude Merlin. "La Crimée, en Ukraine, était un territoire particulier, au sens où il était peuplé de plus de 50% de personnes qui se considéraient comme étant russes, ethniquement. La Crimée avait un statut particulier au début de l’Ukraine indépendante. Et puis, il y a eu cette révolution de la société ukrainienne contre Ianoukovitch et ensuite Moscou a tout fait pour déstabiliser Kiev, et notamment la nouvelle équipe de Kiev, en envoyant des hommes en Crimée, en poussant à l’organisation d’un ‘référendum’, sur fond d’occupation militaire, puis en annexant la Crimée.

Dans le cas de la Biélorussie, on n’est pas du tout dans la même configuration. Il n’y a pas de clivage "ethnique " sur le territoire biélorusse, on n’a pas un territoire au sein de la Biélorussie qui en appelle au Kremlin, à part Alexandre Loukachenko lui-même depuis qu’il sent comment la situation lui échappe… C’est donc très différent".

Jusqu’ici, Alexandre Loukachencko a toujours réussi à maintenir la souveraineté de la Biélorussie, et cela malgré les tentatives d’empiétement de Vladimir Poutine.

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