Les grandes villes turques sanctionnent le parti d'Erdogan

Il aura pesé de tout son poids dans la campagne. On dit qu’il aura enchaîné une centaine de meetings en moins de deux mois. De la bouche même de l’intéressé, s’afficher grand vainqueur de ce scrutin était « une question de survie » pour la nation. Et pourtant, les premiers résultats de ces élections locales, largement considéré comme un grand baromètre de popularité, donne des résultats très largement en dessous des attentes du président turc.

A l’heure où le pays attend le résultat définitif du vote, le parti de Recep Erdogan serait défait à Istanbul, après avoir déjà perdu Ankara. Soit deux villes que le parti présidentiel AKP et ses prédécesseurs islamistes contrôlaient depuis 25 ans. L’occasion de poser trois questions à Vincent Eiffling, chercheur au centre d’étude des crises et des conflits internationaux (CECRI) de l’Université de Louvain-la-Neuve.

Comment expliquer ce revers électoral ? L’hyperprésidence de Recep Erdogan (ndlr : il a fait voter en 2017 un référendum concentrant en ses seules mains des prérogatives inédites) aurait-elle fini par lasser ?

« Il faut d’abord mettre ces résultats partiels en perspective. Non, le revers subi par le parti de Recep Erdogan (le Parti de la justice et du développement) n’est pas une véritable surprise. N’oublions pas qu’en 2015, déjà, au terme des législatives, l’AKP perdait sa majorité absolue au Parlement. Recep Erdogan est quand même un formidable manipulateur d’émotions. Il se pose en messie, le seul capable de tenir la barre de la Turquie, le seul à pouvoir l’emmener dans la bonne direction. Le tout en agitant la problématique des réfugiés ou des terroristes de l’Etat islamique qu’il se dit évidemment le seul à pouvoir régler. A un moment, l’émotion a fait son temps avec des Turcs qui n’ont jamais cessé de penser à leur compte en banque. La réalité, c’est que, depuis deux ans, on assiste à une érosion de l’économie turque (crise monétaire, augmentation du chômage, etc…) qui ne fait pas que des heureux… »

On l’a dit, Recep Erdogan s’est lancé à corps perdu dans une campagne longue de deux mois, tenant 102 meetings en 50 jours. La surexposition lui a-t-elle été fatale ?

« Deux éléments permettent de répondre à cette question. Le premier a été évoqué. Le recyclage des mêmes vieilles recettes semble avoir fait son temps. Les allusions complotistes ont trouvé moins d’écho. Le parti d’Erdogan est effectivement surexposé depuis de nombreuses années. Plus qu’un parti, c’est l’homme lui-même, lui qui centralise le pouvoir, qui en ressort usé. Le deuxième élément peut s’expliquer par la levée de l’état d’urgence, survenu après les élections de 2018. Une levée qui aura permis aux autres partis rivaux d’exister. Les diverses interdictions qui leur étaient imposées, au nom de l’état d’urgence, lors de l’organisation de meetings et de rassemblements électoraux, ont été suspendues. Ses adversaires ont donc pu progressivement occuper l’espace médiatique qui leur était confisqué. »

Recep Erdogan a très vite commenté les premiers résultats qui lui étaient défavorables. Il précise que son parti « corrigerait ses faiblesses ». Ça veut dire quoi si on le traduit ?

« Je le répète : Erdogan a une vision quasi messianique de lui-même. Il se considère comme le père de la Turquie moderne. Il se considère surtout comme celui qui a donné à la Turquie sa vraie identité. A ce titre, il a déjà annoncé sa volonté de rester au pouvoir jusqu’en 2028. Des » faiblesses « à corriger ? Ce n’est certainement pas à lui-même qu’il fait allusion ici en commentant les premiers résultats. Il pense déjà certainement à faire le ménage à l’intérieur du parti. Il aura tendance à blâmer les chefs de file régionaux et municipaux, qui se présentaient à Istanbul ou Ankara. »

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