Les "fausses infos" : une manipulation de l'opinion qui peut rapporter gros

Quand les sites d’info satiriques influencent l’opinion publique
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Quand les sites d’info satiriques influencent l’opinion publique - © Tous droits réservés

Le débat sur les "fake news" fait rage sur la Toile depuis l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Certains experts estiment en effet que de fausses infos, largement relayées par les réseaux sociaux - en particulier Facebook, ont contribué de manière significative, et peut-être décisive, au résultat. 

Le pedigree de ces infos bidons est surprenant, comme l'a révélé récemment BuzzFeed News dans une enquête qui recense plus de cent sites pro-Trump gérés depuis une seule ville. La ville? Veles, petite bourgade de 45 000 habitants située en Macédoine, bien loin de Washington et des médias spécialisés dans la couverture de l'actualité de la Maison Blanche.

Comment est-ce possible?

"C’est l’info du siècle !", "Incroyable, vous n’allez pas vous en remettre!" sont les accroches utilisées par ces faux sites d’info pour attirer le lecteur comme un prédateur attire sa proie. Les articles proposés par ces "sites d'infos" sont ensuite partagés des dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux alors que leurs contenus, rédigés à l'autre bout de la planète, sont complètement bidon.

140 sites au nom à consonnance américaine, comme "WorldPoliticus.com", "TrumpVision365.com" ou "USConservativeToday.com", ont ainsi vu le jour en Macédoine. Une aubaine pour la propagande du milliardaire américain, mais aussi pour les créateurs de ces faux sites d’infos qui voient les revenus publicitaires s'accumuler sur leur compte Google AdSense pendant que les pro-Trump, crédules, partagent les articles dans le but de soutenir leur candidat à la présidence.

Le clic à n’importe quel prix, et à la clé, beaucoup d'argent...

Les sites qui publient de fausses nouvelles existent depuis longtemps. Historiquement, il s'agit surtout de sites humoristiques, comme The Onion aux Etats-Unis, et Le Gorafi en France. Leur objectif est de faire rire, pas de manipuler l'opinion. En Belgique, c'est NordPresse qui s'est imposé comme la "référence" du genre. 

Nous avons rencontré Vincent Flibustier, son créateur. Irrité par le contenu et le ton de certains articles publiés par SudPresse, il décide, en mai 2014, de créer un site satirique pour se moquer du journal. Aujourd'hui, un peu dépassé par un succès auquel il ne s'attendait pas, le journaliste/éditeur/diffuseur de NordPresse, qui travaille de chez lui et fait tout tout seul, constate qu’il y a effectivement un problème:

"Les gens s’informent désormais principalement sur les réseaux sociaux et les fausses informations sont noyées dans la masse. Même NordPresse ou Le Gorafi, pourtant reconnus comme des sites satiriques, trompent encore certaines personnes".

Lorsqu’un individu partage un article satirique, il le fait parfois au premier degré, en étant persuadé que l’information est vraie. De lecteur crédule en lecteur crédule, l'article sera alors partagé jusqu’à devenir viral. "Plus l’information est gobée, et plus cela va générer du clic et donc de l’argent" confirme Vincent Flibustier.

Il nous explique comment certains de ces articles ont été détournés, exemple à l'appui. Après avoir publié "Manuel Valls offre 1000 maisons de Roubaix aux migrants" sur son site satirique, l'article a immédiatement été reproduit, par un simple copier/coller, sur lagauchematuer, un site d’extrême droite habitué à diffuser n’importe quel contenu, vrai ou faux, susceptible d'alimenter l'idéologie haineuse qu'il propage.

Nous l’avons vu, les sites macédoniens ont gagné beaucoup d’argent grâce à la publicité associée à leurs articles viraux. Nous avons demandé à Vincent Flibustier de lever un coin du voile sur les revenus de NordPresse.

Chaque millier de clics lui rapporte entre 1,5 et 3 euros. En moyenne, NordPresse reçoit 90 000 visites par jour. Faites le calcul, sans atteindre des sommets, les montants générés ne sont pas anecdotiques pour une micro-entreprise d'une personne. Vincent Flibustier cite un exemple particulièrement rentable, son article le plus lu à ce jour avec plus d'1,4 millions de vues (grâce notamment à une traduction en anglais et de nombreux partages), qui lui aurait rapporté pas loin de 10 000 euros. A titre de comparaison, l'article le plus lu sur le site info de la RTBF en 2016 (l'événementiel des attentats du 22 mars) n'a été lu "que" 610 000 fois.

Le faux plus rentable que le vrai ? En tout cas, et c'est un motif supplémentaire d'inquiétude et d'étonnement pour les observateurs des médias, certaines de ces infos complètement fausses ont davantage de lecteurs que les articles des sites d'infos traditionnels. Durant les élections, un article bidon du site "ConservativeState.com" intitulé "Hillary Clinton en 2013 : Je souhaiterais voir des candidats comme Donald Trump, ils sont honnêtes et incorruptibles" était relayé 480 000 fois sur Facebook en une seule semaine alors qu'une enquête du très sérieux New York Times révélant les manoeuvres fiscales de Trump ne récoltait, en un mois, que 175 000 partages.

Si Vincent Flibustier pense qu'il pourrait vivre uniquement grâce à la publicité générée sur son site, le jeune homme a également d'autres activités. Il est chroniqueur à la radio et travaille sur plusieurs projets.

Conscient que certaines de ses publications peuvent influencer l’opinion publique, son objectif est surtout de "se marrer" et de parodier un certain type de journalisme qui, estime-t-il, est déjà parfois en soi une caricature d'information.

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