Les euros "belges" sont frappés aux Pays-Bas: visite d'une véritable usine à sous

Y a-t-il un objet plus familier qu’un Euro ? Ils sont arrivés il y a 18 ans au fond de nos poches, frappés de la coupe au carré de la Beatrix des Pays-Bas, de la porte de Brandebourg ou du profil du roi Philippe.

Mais que connait-on de la trajectoire de nos sous ? On le sait peu, les euros à face belge ne sont plus frappés à la Banque Nationale en Belgique. Pour en voir la fabrication, il faut désormais aller aux Pays-Bas, à Utrecht. 

Vieux murs et coffres-forts

C’est sûr, le bâtiment de la "Monnaie Royale Néerlandaise" à Utrecht a du cachet. Bordé d’eau, entouré de hautes grilles, fronton et fer forgé. L’édifice a des airs de palais. Il a d’ailleurs été inauguré par la Reine Wilhemine des Pays-Bas en 1911, pour y frapper le Florin. A l’intérieur, l’aménagement témoigne de cette fonction : il y a des grilles aux fenêtres, des grilles aussi pour jalonner certains couloirs. Et une lourde porte de coffre-fort ferme une pièce : c’est ici qu’était entreposé l’or, il y a un siècle.

Plus d’or aujourd’hui, mais les lieux n’ont pas changé de fonction. Et quand on tend l’oreille, on entend de loin le bruit de la salle des machines.

La salle des machines et ses tentations

Alignées d’un bout à l’autre de la salle, des cabines qui ressemblent un peu à des postes de péage autoroutier. Leurs fenêtres permettent de voir, à l’intérieur, des machines qui martèlent des pièces à grand bruit et grande vitesse : 650 pièces par minute, frappées et crachées ensuite dans de petits conteneurs.

"Les jours où ce sont des pièces de 2 euros qui sortent des machines, c’est impressionnant", commente Mohamed Benzian, chargé du contrôle de la frappe, "parce que ce conteneur, qui se remplit de pièces en à peine deux heures représente alors 200.000 euros".

Il confie que lors de ses premières semaines de travail ici, ces scènes travaillaient son imaginaire… Et il lui arrivait de rêver de montagnes de sous. Aujourd’hui, il garde une affection particulière pour son boulot. "C’est très spécial de travailler ici, fabriquer de l’argent, ce n’est pas comme une autre entreprise".

Et puisque ce n’est pas un produit comme un autre, des précautions sont prises pour éviter qu’un travailleur ne succombe à la tentation de ramener des pièces à la maison. Surtout les pièces "ratées", frappées avec un défaut, qui ont de la valeur dans les collections. Il y a quelques caméras au plafond, un contrôle à la sortie, une inspection des poubelles aussi. Et les pièces à peine produites sont directement emballées dans des poches en plastiques, puis des caisses et des conteneurs scellés, pour être envoyées par bateau, avion et fourgon dans le monde entier.

Une société privée qui fournit 70 banques centrales

Derrière la façade de ce bâtiment centenaire initialement dédié au Florin et derrière le nom "Monnaie Royale néerlandaise", une surprise. C’est à présent un groupe privé et belge qui est maître des lieux : le groupe Heylen a racheté la "Monnaie Royale Néerlandaise" en 2016. Il l’a restructurée, en a élargi l’activité, en y intégrant notamment la frappe des euros à face belge. C’était il y a deux ans : l’état fédéral belge avait alors décidé de sous-traiter sa production d’euros, en estimant que cela représenterait une économie de 3 millions d’euros par an.

Et c’est loin d’être le seul état à faire ce choix.

"Nous avons déjà produit des pièces pour 70 banques centrales" explique le directeur exécutif, Vincent van Hecke. "Elles sont situées en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie, et dans certains états européens aussi. Nous produisons plus d’un milliard de pièces par an". Sans compter les médailles et pièces commémoratives, les jetons de casino ou carwash, un pan important de l’activité.

L’Euro ne représente ici qu’une petite partie de la production, pas plus de 10%, pour plusieurs raisons.

D’abord parce que les quelques pays de la Zone Euro à sous-traiter la frappe ici (ils sont une petite minorité) représentent "peu" de monde par rapport aux 200 millions de citoyens du Brésil, par exemple. Ce sont d’ailleurs des 50 centavos brésiliens qui sont frappés ici aujourd’hui.

Le nombre de pièces à frapper est aussi moins important pour les Euros que pour d’autres devises puisque de plus en plus d’états européens, dont la Belgique, renoncent à produire les "petites pièces" de 1 et 2 centimes, qui ont tendance à s’accumuler dans les porte-monnaie.

Il y a peu de contrefaçon pour l’Euro. Mais pour d’autres pièces, c’est un problème bien plus important

Et l’Euro n’est pas non plus une monnaie qui donne du fil à retordre.

"Il y a peu de contrefaçon pour l’Euro. Mais pour d’autres pièces, c’est un problème bien plus important. Une des raisons pour remplacer la Livre au Royaume-Uni était le nombre de contrefaçons. Un moment il y avait 3% de pièces en circulation qui étaient fausses !" commente Vincent van Hecke.

Ici des sculpteurs graphistes travaillent sur des designs sécurisés, cumul d’algorithme et de talent. Le patron sort d’une vitrine une pièce dont la surface fait l’effet d’un hologramme en montrant un verre dont le vin penche à droite ou à gauche, selon l’inclinaison.

Entre ces murs centenaires d’Utrecht et sous la bannière séculaire de la "Koninklijke Nederlandse Munt", le jeune patron belge poursuit son filon, celui des sous neufs, en misant sur ce savoir-faire et un carnet de commandes international.

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