Les doutes surgis du naufrage libyen

Les doutes surgis du naufrage libyen
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Les doutes surgis du naufrage libyen - © MAHMUD TURKIA - BELGAIMAGE

Alors que la Libye s'enfonce un peu plus chaque jour dans le chaos, les questionnements resurgissent quant à la légitimité et l'opportunité de l'intervention en 2011 de l'OTAN dans sa guerre civile. Ils ne sont pas dépourvus d'actualité.

Deux gouvernements adverses, deux parlements opposés, plus d'armée légale mais une kyrielle de milices ennemies, deux capitales concurrentes éloignées de 1600 kilomètres, des diplomates en fuite, une communauté internationale impuissante... Si la situation libyenne ne présente pas à ce jour les proportions sanglantes des embrasements syriens ou irakiens, elle en partage petit à petit l'allure générale. Menaçante depuis la guerre civile de 2011 qui a abouti à la chute de Mouammar Kadhafi mais aussi aux pouvoirs désordonnés de ses vainqueurs, la désagrégation du pays s'est accélérée depuis un an.

A l'automne 2013, la capitale de l'Est libyen, Benghazi, est la cible d'attaques et d'assassinats qui demeurent impunis, faute notamment de moyens sécuritaires, sur fond de prise en otage des installations pétrolières par les milices avides de leur part. Issu des premières élections libres de 2012, le CGN ( Congrès général national, parlement) décide de proroger son propre mandat jusqu'en décembre 2014. Il destitue le 11 mars 2014, pour son incapacité à rétablir l'ordre, le Premier ministre Ali Zeidan – qui s'enfuit peu après à l'étranger – et le remplace par Abdallah al Theni.

C'est dans cette confusion qu'intervient le Général Khalifa Haftar, ancien dignitaire du régime Kadhafi, en délicatesse avec lui dès la fin des années 80 et réfugié aux États-Unis avant de rejoindre l'insurrection de 2011. 

Influent auprès de ses pairs dans ce qui reste de l'armée libyenne, il lance dans l'Est, avec le soutien tacite de Washington, une offensive contre les milices islamistes baptisée " opération dignité ". Celles-ci y voient une tentative de coup d’État contre-révolutionnaire en collusion avec le pouvoir en place et dénoncent les liens supposés du Général Haftar avec la CIA, mais aussi avec l’Égypte voisine où règne désormais un autre militaire: Al Sissi. Le conflit recèle aussi des bases géographiques. Pour simplifier : à l'ouest, Haftar et les milices de Zenten ; à l'est, celles de Misrata alliées à divers courants islamistes.

Bicéphalie

Supposées clarifier la situation, les élections législatives organisées le 25 juin dernier l'aggravent. La participation est faible. Faute de sécurité à Benghazi, où elle devait initialement siéger, la nouvelle assemblée dite " Chambre des représentants " s'installe à Tobrouk, non loin de la frontière égyptienne, avec l'appui de fait mais jamais officiel du Général Haftar. Les islamistes, majoritaires dans le parlement précédent, n'y sont plus guère représentés. Ils choisissent de la boycotter, au profit du parlement sortant (CGN) qu'ils continuent de tenir pour légitime.

En juillet, les deux coalitions s'affrontent à Tripoli, qu'évacuent précipitamment les missions diplomatiques, institutions internationales et nombre d'ONG. Des avions sans signes de reconnaissance – derrière lesquels beaucoup voient l’Égypte ou les Émirats arabes unis, soutiens d'Haftar -, bombardent les positions islamistes. En vain. Leur alliance baptisée Fajr Libya (l'aube de la Libye) et incluant les milices de Misrata prend en août le contrôle de la capitale, aéroport compris. Ministères et bâtiments publics tombent entre ses mains. L'un de ses membres, Omar al-Hassi, est chargé au nom du CGN de former un nouveau gouvernement "de salut national". Toujours installée à Tobrouk, l'autre coalition ne désarme pas pour autant et son Premier ministre "légal" al Theni, bien qu'il ait présenté sa démission le 28 août, est reconduit par le nouveau parlement.

Questionnements...

A la fois institutionnel et militaire, le chaos est total. Les occidentaux effarés assistent à la décomposition d'une Libye qu'ils avaient cru trois ans plus tôt mener – avec leur aviation - aux portes de leur Empire du bien, dont l'arsenal pillé avait, dès 2011, permis la conquête du Mali par les djihadistes et qui devient, selon une formule citée par Jean Ping dans Le Monde diplomatique d'août 2014, "un Afghanistan de proximité" ("ma première préoccupation", dira le président François Hollande dans un entretien du 20 août 2014 au journal Le Monde).

En France, le quotidien Le Monde du 30 juillet 2014, esquisse en Une un examen de conscience inhabituel : " le rêve d'un Libye tolérante s'est dissipé. (…) Impossible de ne pas poser la question de la pertinence de l’intervention des États-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne à l’appui de la rébellion de 2011 – intervention que Le Monde a approuvée sans réserve à l’époque. Washington, Paris et Londres ont-ils eu raison de mener cette campagne de bombardements aériens qui a permis aux rebelles de l’emporter sur Kadhafi ? ". L'éditorialiste s'abstient de répondre.

L'introspection gagne le magazine Jeune Afrique du 28 août 2014 (également favorable en 2011 à l'exercice du "droit d'ingérence" par l'OTAN) qui titre " Fallait-il renverser Kadhafi ? ". L'hebdomadaire rappelle utilement les voix qui s'étaient alors élevées – bien seules, alors – contre l'aventure militaire. Celle de Rony Braumann, ancien président de Médecins sans frontières ("Benghazi n'était pas menacée d'anéantissement"), celle de l'ex-président sud-africain Thabo Mbeki " les puissances occidentales se sont arrogées de manière unilatérale et éhontée le droit de décider de l’avenir de la Libye " ou celle du philosophe Tzsvetan Todorov en réponse à la résolution onusienne autorisant les frappes aériennes (" l'ordre international incarné par le Conseil de sécurité consacre le règne de la force, non du droit ").

...et certitudes

Ni les sèches leçons de l'histoire, ni les doutes des protagonistes ne paraissent en tout cas contaminer le philosophe français Bernard Henri Lévy, dont l'engagement passé en faveur de la rébellion, contre Kadhafi ("une des figures majeures de la barbarie contemporaine") et l'influence en 2011 sur le président français Nicolas Sarkozy sont de notoriété publique.

Devenu moins disert sur le sujet – son enthousiasme public se porte aujourd'hui d'avantage en Ukraine, contre un autre empire du mal – l'écrivain défend, en août 2014, dans son blog sous le titre " Je ne regrette rien " (5) l'intervention étrangère d'alors dans un pays " tout entier menacé par les rivières de sang promises par le fils de Kadhafi .(...) L'erreur – car il y a eu une erreur – est venue après. Et elle aura été, en gros, d'avoir crié victoire trop tôt ". Heureux du succès que représente à ses yeux " deux élections libres depuis la chute de l'ancien régime " qui ont eu, toute deux " pour résultat la défaite à plate couture des islamistes " il forme le vœu d'une nouvelle intervention internationale mandatée par les Nations-Unies qui serait, promet-il, " accueillie à bras ouverts ".

Plus circonspectes, celles-ci se sont pour l'heure bornées à la nomination d'un diplomate espagnol, investi du sobre titre d'" envoyé spécial ".

Pascal Priestley

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