Les dernières heures de Lahou-Kpanda, un village ivoirien qui sombre dans l'océan

Nathanaël, pêcheur de 36 ans, qui a perdu sa case pour la cinquième fois
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Nathanaël, pêcheur de 36 ans, qui a perdu sa case pour la cinquième fois - © Amandine RÉAUX

Pris en étau entre océan, lagune et embouchure du fleuve Bandama, le village ivoirien Lahou-Kpanda est rongé par les eaux. L’inéluctable est proche, mais deux mille habitants s’accrochent à leur terre.

Depuis trois mois, Nathanaël vit chez sa sœur avec sa femme et ses trois jeunes enfants. "Ma maison est dans la mer, elle a été engloutie", se désole le pêcheur de 36 ans, qui a perdu sa case pour la cinquième fois.

Comme lui, deux mille habitants s’accrochent à Lahou-Kpanda, malgré l’érosion qui ronge de toute part la fine bande de sable, coincée entre la lagune, l’océan et l’embouchure du fleuve Bandama. L’ancien comptoir colonial français, large de deux kilomètres il y a un siècle, n’est plus qu’un isthme de 200 mètres aujourd’hui. La mer avance de deux mètres chaque année.

Dans ce village situé à 150 kilomètres à l’ouest d’Abidjan, les habitants, principalement des familles de pêcheurs, s’adaptent. Leurs maisons sont toutes construites en bambou et feuilles de palmiers pour pouvoir les déplacer facilement.

Parmi eux, Albert, 63 ans, ne craint pas le danger qui guette son village natal. "Ici, il fait bon vivre, il y a moins de dépenses qu’en ville. Le jour où l’eau arrivera, on trouvera la solution", pose-t-il, serein. Le comptable à l’hôpital fait l’aller-retour chaque jour dans la nouvelle ville de Grand-Lahou, 18 kilomètres plus loin.

Tragédie anticipée

Car pour anticiper la disparition de Lahou-Kpanda, la ville a été déplacée dans les années 1970 : l’administration et la plupart des habitants ont migré dans les terres. Depuis, les bâtiments coloniaux ont disparu dans la mer : l’hôpital, le quartier des fonctionnaires… seuls des morceaux de la prison sont encore là. Le quai a été englouti il y a quatre ans et depuis, plus aucun bac motorisé ne circule.

Deux écoles primaires et une maternité font encore vivre le village. Judith Augou Eulalie met au monde un bébé tous les deux jours. Mais l’unique sage-femme subit elle aussi l’érosion : ses outils rouillent avec la brise de mer. Après neuf ans dans ce village isolé, elle aimerait rejoindre son mari et ses enfants à Abidjan. "Je suis là jusqu’à ce que la mer me chasse ou que je demande à partir", lance-t-elle.

Si certains jeunes partagent cette envie de départ pour la ville, faute de travail sur place, pour beaucoup d’habitants, cette étape semble infranchissable. "Le cimetière est encore là, ils ne veulent pas quitter leurs morts", note Albert Hobba.

Rester sur la côte

Le gouvernement ivoirien a pourtant proposé à la population un terrain de 2000 hectares sur l’île voisine Avikam, au milieu de la lagune. Mais les pêcheurs refusent de quitter la côte.

La solution, selon Alphonse Akadje, président de l’association des pêcheurs des deux "Lahou", serait "que l’embouchure du Bandama soit déplacée et endiguée pour redonner de la force au fleuve", au courant affaibli depuis la construction de barrages électriques il y a une cinquantaine d’années.

En mars, la Banque mondiale a accordé un prêt de 24 millions d’euros à la Côte d’Ivoire pour enrayer notamment le phénomène de l’érosion. Or, rien que pour Lahou-Kpanda, il faudrait investir 20 millions d’euros. Face aux projets de l’organisation internationale, du gouvernement et même du Royaume du Maroc, Alphonse Akadje lâche : "On n’y croit plus".

Pendant ce temps, la mer avance toujours. L’an dernier, sept maisons ont été englouties.

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