Les démocrates américains veulent légaliser la marijuana, mais pas Joe Biden

Cet article a été modifié le 12 janvier 2021 afin d’adapter la forme du texte et indiquer en italique les paragraphes reproduits et traduits de l’anglais à partir de l’article de "The Atlantic" : The Marijuana Superweapon Biden Refuses to Use.


Les démocrates veulent légaliser la marijuana. Joe Biden pas. Pourtant, ce thème est extrêmement populaire aux États-Unis et il est même prouvé que la thématique de la légalisation de la marijuana augmente la participation électorale. Alors pourquoi Joe Biden ne soutient-il pas l’idée ? C’est la question que s’est posée "The Atlantic" sur son site Internet.

Les consultants politiques démocrates rêvent d’enjeux comme celui de la légalisation de la marijuana. Les démocrates y sont très largement favorables, comme le montrent les sondages. Les indépendants aussi. Mais ce n’est pas tout. Même une majorité de républicains y sont également favorables. De plus le thème mobilise les progressistes, les jeunes et les Noirs américains à voter.

Mettre la légalisation du cannabis dans son programme est devenu un moyen sûr d’augmenter ses scores électoraux aux USA. L’idée est populaire dans quelques-uns des principaux États où se jouera la prochaine élection présidentielle de 2020, notamment le Michigan, la Pennsylvanie, le Colorado, la Floride, l’Arizona et la Virginie.

Thématique non clivante, électoralement très porteuse

Autre avantage de cette proposition, détaille "The Atlantic", il n’y a pas d’inconvénient politique évident. En effet, bien que la légalisation de la marijuana motive ses partisans, elle ne mobilise pas pour autant ses opposants.

"Pour le candidat démocrate à la présidence, les avantages de son soutien à une légalisation seraient notamment de pouvoir dynamiser un groupe d’électeurs très engagés qui ne se mobiliserait que pour ce point de programme et cela permettrait aussi à Biden de faire un grand pas vers la réforme de la justice pénale et le programme de Bernie Sanders".

Pour Joe Biden, il n’en est pas question. Mais pourquoi ?

Comment expliquer les réticences de l’ex vice-président ?

Les démocrates désireux de voir Biden soutenir la légalisation ont des théories sur les raisons de son refus.

L’article de "The Atlantic" explique que selon le magazine littéraire, culturel et politique certains estiment que c’est "parce qu’il est issu d’une génération effrayée par le film Reefer Madness" (le film, sorti en 1936, est titré "Stupéfiants" en français et met en scène des dealers qui rendent des ados accros au cannabis)".

D’autres estiment que c’est parce qu’il a passé sa carrière à Washington à faire pression en faveur de peines minimales obligatoires et d’autres changements dans les lois sur les drogues.

Selon d’autres personnes, le positionnement de Biden s’expliquerait parce qu’il ne consomme pas d’alcool. Abstinent, son père a lutté contre l’alcoolisme et son fils contre la toxicomanie, lui-même a été confronté à des angoisses liées à l’usage de la drogue.

Ses assistants, interrogés par "The Atlantic", insistent sur le fait qu’ils ont tous tort.

Une évidence électorale, mais pas en matière de santé publique

"La légalisation semble donc être un gain électoral évident. Pourtant, ce qui freine réellement Biden, selon ses collaborateurs actuels et anciens, c’est la santé publique. Le candidat démocrate a lu des études, ou du moins, des résumés de ces études mais il veut en voir plus".

Il attend une étude, quelque chose de "définitif" en matière d’impact sur la santé, pour s’assurer que la légalisation n’entraînera pas de graves problèmes mentaux ou physiques, chez les adolescents ou les adultes avant de se prononcer.

"Pourtant, l’Amérique semble avancer à grands pas sur cette question, tout comme les futurs dirigeants de son parti. Sans le chef de file", indique encore "The Atlantic".

Biden face aux arguments de ses collègues démocrates

Si Biden a vraiment les yeux tournés vers la santé publique, il devrait penser au nombre de Noirs qui se retrouvent en prison pour vente et possession de marijuana, affirme Jackson, dans le Mississippi, le maire Chokwe Lumumba – un jeune progressiste noir qui a supervisé la décriminalisation locale dans sa ville en 2018.

M. Biden devrait également réfléchir à la façon dont un marché illicite et non réglementé conduit à l’ajout d’autres produits chimiques à la drogue, et aux effets sur la santé qui en découlent, explique à M. Lumumba "The Atlantic". "Si Biden pense que la marijuana crée une dépendance, il devrait expliquer ce qui la rend pire que l’alcool, la caféine et la nicotine. La légalisation est une partie nécessaire de la réforme de la justice pénale", indique encore M. Lumumba à "The Atlantic". "Je l’encourage, lui et sa campagne, à faire plus de recherches sur certains points précis", a-t-il ajouté.

Par ailleurs, John Fetterman, le lieutenant-gouverneur de Pennsylvanie, a déclaré que M. Biden devrait réfléchir à la manière dont la légalisation pourrait augmenter les recettes fiscales dans l’économie postpandémique des déficits budgétaires des États. "Quel meilleur moment que maintenant pour avoir cette conversation ?" a confirmé Fetterman au journaliste de "The Atlantic", Edward-Isaac Dovere.

Avant l’épidémie de coronavirus, Fetterman a passé un an à voyager dans son État, y compris dans les régions qui ont voté pour Trump en 2016, faisant le prosélytisme de la légalisation du "bon sens". Il y a encore plus de raisons d’être d’accord avec lui maintenant, a-t-il dit. "C’est le fruit ultime de la politique et de la finance à portée de main", a-t-il déclaré. "Si vous n’êtes pas ému par les disparités raciales, quel Etat n’a pas besoin de quelques centaines de millions de revenus supplémentaires à ce stade ?"

Que dit le programme de Biden sur la marijuana ?

"Au milieu des critiques qui dénoncent le manque de position définitive sur la légalisation, il est facile de perdre de vue à quel point Biden est "en avance" par rapport tout autre candidat à la présidence d’un grand parti de l’histoire en termes de changement de politique sur la marijuana", détaille encore "The Atlantic".

Son programme indique qu’il décriminaliserait la consommation de marijuana, ce qui signifierait des amendes au lieu de peines de prison, et la suppression des "registres de consommation". Il supprimerait aussi l’application des lois fédérales dans les États qui ont légalisé la drogue. "C’est bien plus que ce que Donald Trump ou Barack Obama ont mis sur la table" ajoute le site de presse américain.

Mais Biden maintiendrait la marijuana dans l’annexe 1 des stupéfiants, dans la même catégorie que l’héroïne. "Il ne la retirerait pas non plus de l’annexe des drogues illégales, de sorte que la loi fédérale pourrait appréhender la substance comme l’alcool ou la nicotine", ajoute "The Atlantic".

Aller chercher l’électorat de Sanders

"Si Biden dit qu’il veut légaliser la marijuana demain, cela l’aiderait à inciter les jeunes électeurs réticents à franchir le pas et à 'revenir à la maison' pour voter pour Biden – en particulier les partisans de Bernie [Sanders], surtout les jeunes de couleur qui ont été 'baisés' par un système de justice pénale qui les traite injustement sur les questions de marijuana", explique Ben Wessel, le directeur de NextGen America à The Atlantic, un groupe qui se concentre sur le renforcement de l’engagement politique des jeunes électeurs.

"Soutenir publiquement la légalisation de la marijuana serait selon lui une démarche facile, qui attirerait l’attention, et pourrait aider de nombreux irréductibles de Sanders à dépasser le fait que le reste du programme socialiste de leur candidat ne soit pas à l’ordre du jour".

De plus, Erik Altieri, le directeur exécutif de l’Organisation nationale pour la réforme des lois sur la marijuana, un groupe de pression favorable à la légalisation, estime que la mise en place d’une politique de légalisation ne nécessiterait pas beaucoup de travail : Sanders en avait une, tout comme la sénatrice du Massachusetts, Elizabeth Warren.

Biden pourrait aussi s’adresser au sénateur Cory Booker du New Jersey, qui a rédigé un projet de loi sur la légalisation en se basant sur l’argument selon lequel la légalisation est essentielle dans le cadre de la réforme de la justice pénale.

La thématique de la dépénalisation de la marijuana a soutenu la vague bleue de 2018

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La légalisation de la marijuana récréative aux États-Unis. © Getty Images/iStockphoto

"En 2018, les responsables démocrates ont attribué à une initiative de légalisation du vote dans le Michigan le mérite d’avoir stimulé la participation et d’avoir produit la plus grande vague bleue dans les courses au poste de gouverneur, de sénateur, de procureur général et de secrétaire d’État, ainsi que d’avoir fait basculer deux sièges au Congrès et plusieurs sièges à l’assemblée législative de l’État"

D’ailleurs, un vote sur la question de la marijuana est prévu à l’automne dans plusieurs États : en Arizona, au New Jersey, au Dakota du Sud et peut-être au Montana. "Tous ceux qui croient que Biden va annoncer un grand changement de positionnement sur cette question seront déçus", ont indiqué plusieurs collaborateurs de Joe Biden au magazine américain.

Si le compte de Joe Biden tweetait : 'Legal. Weed (marijuana).', il obtiendrait un million de 'likes' dans les deux heures

Pourtant le lieutenant-gouverneur de Pennsylvanie tape sur le clou : "Faites-le", a dit M. Fetterman. Faites-le, ne serait-ce que pour obtenir les votes de la Pennsylvanie (un "swing state", état "charnière" où se joue généralement les élections) à et vous rapprocher ainsi de la Maison Blanche.

"Si le compte de Joe Biden tweetait : 'Legal. Weed (marijuana).', il obtiendrait un million de 'likes' dans les deux heures. Je le garantis. Et personne ne va accuser oncle Joe d’être un drogué", insiste John Fetterman auprès de The Atlantic. "Si vous pensez que l’herbe est le tabac du diable, vous ne voterez pas pour Biden de toute façon."

Mais à l’heure actuelle, pas de changement de cap à l’horizon. À moins qu’une étude "définitive" pour objectiver les conséquences de la marijuana en termes de Santé ne paraisse dans les semaines à venir. Et que cela rassure suffisamment le candidat démocrate pour infléchir sa position dans ce débat crucial en termes électoraux.

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