Les coupures politiques d'Internet deviennent de plus en plus fréquentes dans le monde

La carte des coupures "politiques" d'Internet en 2019

Au début de cette année 2019, alors que le Zimbabwe coupait l’accès à Internet dans tout le pays à la suite des protestations anti-gouvernementales, le groupe de pression "Acces now" pour défendre les droits des utilisateurs digitaux lançait une campagne pour dénoncer les coupures politiques d’Internet avec un signal d’alerte clair : de telles "coupures ne doivent jamais devenir la nouvelle norme".

Douze mois plus tard, les coupures politiques d’Internet dans le monde se sont multipliées et impactent une partie de plus en plus importante de la population mondiale. Une analyse de la situation détaillée par nos confrères de CNN.

En 2018, il y a eu 196 fermetures d’Internet dans le monde, principalement en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient, selon Access Now, un regroupement d’ONG. Au cours du seul premier semestre de cette année, il y a eu 128 coupures volontaires du Net, et 2019 semble être la pire année jamais enregistrée. Selon Freedom House, une ONG basée à Washington, près de la moitié de la population mondiale vit dans un pays "où les autorités ont déconnecté l’Internet ou les réseaux mobiles, souvent pour des raisons politiques".

S’il n’existe pas de décompte exhaustif de toutes les coupures, "Access now" recense de très nombreux cas de coupures politiques d’internet, par le biais de sa campagne "#KeepItOn". Pour déterminer si une coupure est "Politique", le terme est entendu au sens large de décision de la coupure par les institutions de l’État, et écarte les accidents techniques ou les erreurs humaines : les cas de censure face à des contenus considérés comme pornographiques ou blasphématoires, au Pakistan par exemple, en font partie.

Le cachemire indien privé d’Internet depuis plusieurs mois

Exemple le plus récent : le black-out d’Internet en cours dans le Cachemire contrôlé par l’Inde est maintenant le plus long jamais enregistré dans une démocratie. Cette coupure impacterait la population de cette région depuis plus de quatre mois, selon Access Now, un groupe de défense qui suit la liberté d’Internet.

Seuls les gouvernements autocratiques de la Chine et du Myanmar de l’ère de la junte ont coupé l’accès à Internet pour une période plus longue.

Ce black-out est survenu alors que les troupes indiennes affluaient au Cachemire après le retrait de son autonomie juridique par New Delhi. La fermeture a laissé certains Cachemiriens dans l’ignorance de la raison pour laquelle Internet avait été coupé. Et sans accès à Internet, ils ont été largement écartés des discussions et depuis, il est difficile pour les habitants de la région de faire passer leurs messages.

Les Cachemiriens sont privés d’accès à Internet depuis si longtemps que WhatsApp aurait même commencé à supprimer certains de leurs comptes pour cause d’inaction.

David Kaye, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la liberté d’opinion et d’expression, a décrit cette coupure volontaire en cours comme un "siège des communications" et une "punition collective sans même l’allégation d’un délit sous-jacent".

Des millions d’Indiens touchés par le black-out

Cette semaine, la tactique du gouvernement indien s’est même étendue, et les autorités de plusieurs régions, y compris de certaines parties de la capitale New Delhi, ont coupé les services téléphoniques et Internet dans le cadre des nombreuses manifestations pour protester contre un projet de loi controversé sur la citoyenneté.

Les Cachemiriens ont surnommé "l’Internet Express" un train qui se rend dans le territoire voisin de Jammu, car beaucoup d’entre eux l’utilisent quotidiennement pour vérifier leur courrier électronique et faire tourner leurs entreprises.

Des dizaines de millions de personnes ont été touchées par les dernières restrictions. Cette décision a suscité une vive indignation et a été dénoncée par les politiciens et même par certains juges.

Mais la censure accrue de l’Internet en Inde a été accueillie avec joie en Chine, où les médias d’État l’ont présentée comme une approbation de l’approche autoritaire de Pékin. Le "Quotidien du peuple" a déclaré cette semaine que l’exemple de l’Inde montrait que "la fermeture d’Internet en cas d’état d’urgence devrait être une pratique standard pour les pays souverains".

Chine, pays expert en matière de contrôle du Web

À la suite d’émeutes ethniques et de violents troubles dans la province du Xinjiang, à l’extrême ouest du pays, en 2009, les autorités chinoises ont coupé l’accès à Internet et au téléphone pour toute la région.

Bien que des coupures de courant se soient déjà produites dans le monde entier, elles étaient normalement accidentelles et causées par des dommages aux câbles sous-marins qui alimentent une grande partie de l’Internet.

Mais même lorsque le Xinjiang s’est retrouvé dans le noir, coupant les gens de leurs connexions avec leurs amis et de leur famille et ruinant les entreprises qui dépendaient du Web, cela apparaissait comme une tactique douteuse, le type de tactique que seul un régime autoritaire comme celui de la Chine utiliserait, ou pourrait utiliser.

Iran, Irak, Zimbabwe, République démocratique du Congo, Tchad, Éthiopie, Venezuela…

Au cours des dix années qui ont suivi, l’Internet a créé une révolution des communications dans l’ensemble du monde en développement, de nombreux pays faisant un bond en avant dans les technologies plus anciennes et adoptant massivement les smartphones, les médias sociaux et les paiements mobiles, ce qui a stimulé la croissance économique et permis de relier les communautés.

Cependant, alors que de plus en plus de pays ont vu l’Internet utilisé pour organiser des changements politiques, les coupures de réseau sont devenues de plus en plus fréquentes, et utilisées comme un outil de contrôle des troubles et d’étouffement des critiques contre le gouvernement.

La tactique ne se limite pas aux États autoritaires. D’ailleurs, le pire contrevenant au droit à la connexion est de loin l’Inde, la plus grande démocratie du monde.

Certains États africains ont également adopté cette tactique : le Zimbabwe, la République démocratique du Congo, le Tchad et l’Éthiopie ont tous coupé l’accès à Internet pour tenter de contenir les protestations antigouvernementales.

Dans d’autres pays du globe, des coupures "politiques" plus ciblées ont également eu lieu en 2019. Des coupures observées notamment au Venezuela, en Équateur, en Algérie, en Égypte, en Mauritanie, en Irak, au Soudan, au Liberia, au Bénin, au Gabon, au Malawi, au Pakistan, au Sri Lanka, au Kazakhstan, en Indonésie ou en Turquie selon Netblocks, un groupe de membres de la société civile qui travaille sur des questions à l’intersection des droits numériques, de la cybersécurité et de la gouvernance de l’internet.

La carte interactive des coupures "politiques" d'Internet en 2019

Contrôler Internet pour soutenir le régime

Cette tendance s’inscrit dans le cadre d’une tendance générale à l’augmentation de la censure en ligne. C’est en partie dû à la diffusion d’une technologie plus sophistiquée qui rend plus facile, et moins chère, la surveillance et le filtrage du trafic en ligne.

Une tendance également influencée par une perception changeante de la censure sur Internet, qui était autrefois considérée comme une sorte de bataille perdue d’avance.

La "Grande muraille" virtuelle de la Chine a toutefois prouvé sans l’ombre d’un doute que non seulement Internet peut être contrôlé, mais que cela peut aider à soutenir le régime et à empêcher les mouvements d’opposition de prendre leur envol.

Bien qu’on puisse dire qu’elle ait donné le coup d’envoi à la tendance aux fermetures d’Internet, Pékin n’est pas une habituée des coupures généralisées. La censure chinoise est généralement assez sophistiquée pour que les autorités n’aient pas besoin d’utiliser un instrument aussi brutal que la fermeture de tout accès. Elles atteignent le même objectif en filtrant ce qui peut être discuté en premier lieu.

Pour d’autres pays, en particulier dans le monde en développement, le simple fait de fermer Internet peut être un raccourci intéressant pour atteindre ce niveau de contrôle. Les fermetures donnent à la police une main plus libre pour régner dans l’agitation sans faire l’objet de critiques sur les médias sociaux. Le procédé est donc devenu courant dans ces sociétés hautement connectées, et permet au gouvernement de s’assurer que son message est le seul entendu sur un sujet particulier.

Démocratie, économie, sécurité, santé…

Mais la perte de l’accès à Internet n’a évidemment pas que des répercussions purement politiques : elle peut priver les gens d’informations vitales pendant les périodes de troubles, les mettant ainsi en danger. Elle limite également la capacité des médias à demander des comptes au gouvernement ou aux services de sécurité.

Une grande partie de l’économie mondiale dépend également des technologies de communication : des échanges boursiers aux services de logistique et de livraison. Les coupures d’Internet peuvent aussi avoir des répercussions économiques majeures.

Le Conseil indien de recherche sur les relations économiques internationales estime d’ailleurs qu’entre 2012 et 2017, les fermetures ont coûté à l’économie du pays plus de 3 milliards de dollars, et il y a encore eu beaucoup de coupures depuis.

"Les fermetures ont un impact sur la capacité des citoyens à obtenir des informations précises de sources gouvernementales en période de troubles ou d’urgence. Il devient également plus difficile pour les citoyens de contacter des membres de leur famille et des amis dans d’autres régions du pays ou dans d’autres pays", selon l’Internet Society. "Les efforts des premiers intervenants et des prestataires de soins peuvent également être entravés si une fermeture empêche leur capacité à coordonner et à communiquer efficacement en cas d’urgence ou de catastrophe naturelle".

Comment on coupe l’accès au Web à la population ?

Les méthodes derrière une coupure d’Internet, en particulier une coupure complète, sont assez simples. Le gouvernement ordonne simplement aux fournisseurs de services Internet (FSI) d’interrompre leurs connexions avec le monde extérieur. Comme s’ils devaient éteindre un modem domestique, mais pour l’ensemble du pays.

Lorsqu’une coupure complète est en place, il n’y a souvent aucun moyen de la contourner. Les outils anti-censure comme les VPN ne fonctionnent pas lorsqu’il n’y a pas de connexion Internet à utiliser.

Les autres moyens de fournir un accès à Internet en sont encore à leurs balbutiements. Les satellites qui émettent en large bande sont coûteux et dépendent de la volonté des entreprises privées de défier les gouvernements. Les réseaux "maillés", qui utilisent des connexions téléphoniques et des routeurs pour créer une chaîne de poste à poste d’une zone coupée à l’Internet ouvert, exigent un niveau de densité de population constant qui n’est pas nécessairement en place dans de nombreuses régions, comme le Cachemire, touchées par le black-out.

Quelle réaction possible face aux black-outs ?

Dans de nombreux cas, en particulier les fermetures générales, les coupures d’Internet peuvent violer les droits garantis par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et d’autres traités internationaux. Les Nations unies ont également affirmé la responsabilité des États membres de protéger l’accès des personnes à l’Internet et la liberté d’expression en ligne.

Peter Micek, avocat général d’Access Now, a déclaré que "chaque coupure d’Internet devrait être suivie et signalée par les Nations unies". Non seulement ces coupures sont potentiellement en violation des droits protégés par l’ONU, mais elles entravent également le travail d’aide internationale, la sécurité et le développement, ajoute-t-il.

Micek a déclaré que si les organismes de défense des droits de l’homme ont longtemps appelé à la censure, "nous regardons maintenant au-delà, vers des organismes techniques comme l’UIT, des institutions de financement, des organismes régionaux comme l’ASEAN et l’Union africaine, vers le Secrétaire général de l’ONU lui-même pour qu’il dise clairement que les coupures sont des mesures inacceptables, un affront au droit des nations".

Cependant, avoir des droits et les faire respecter sont deux choses bien différentes. En Inde, certaines fermetures individuelles ont été contestées devant les tribunaux, et des efforts sont en cours pour modifier la loi du pays sur les coupures d’Internet afin de les rendre plus difficiles à imposer.

Selon Access Now, la prise de conscience croissante des dommages causés par les fermetures d’Internet a conduit à des contestations plus fréquentes devant les tribunaux. "Même lorsqu’un tribunal ne se prononce pas directement en faveur du plaignant, ou même n’entend pas l’affaire, le fait d’engager une action en justice peut avoir un impact positif sur les droits de l’Homme de ceux qui souffrent dans l’ombre des coupures d’Internet", a déclaré le groupe.

Nombre de ces affaires ont été portées devant les tribunaux par des particuliers, et non par des sociétés actives sur le Web, même si ce sont souvent elles qui sont les plus touchées par les fermetures.

Les acteurs économiques face aux gouvernements ?

Access Now et d’autres font aussi valoir que l’industrie pourrait jouer un rôle beaucoup plus important dans cette lutte, en contribuant à la fois au poids financier et à la réputation. Aux États-Unis, par exemple, Apple s’est battu avec acharnement contre une tentative de miner le cryptage pour le FBI.

Mais dans de nombreux pays, les tribunaux manquent de pouvoir et sont peu enclins à contester les fermetures. De nombreux gouvernements suivent également l’exemple de la Chine en inscrivant dans la loi la capacité de filtrer et de contrôler Internet.

L’industrie, y compris Apple, s’est montrée peu disposée à contester des gouvernements, comme celui de Pékin, où les chances de succès devant les tribunaux sont faibles.

Quelle riposte des défenseurs de la liberté de l’Internet ?

En 2019, les coupures politiques d’Internet sont devenues un problème courant dans le monde et touchent un nombre croissant de la population mondiale. Les arguments contre de telles mesures, tant économiques que politiques, sont largement mis en évidence par diverses associations et groupes d’intérêt public.

Mais en 2020, les défenseurs de la liberté de l’Internet et les organisations de lutte contre la censure devront cependant s’atteler à une tâche beaucoup plus difficile. Celle qui consiste à trouver de vrais moyens de riposter.

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