Les Américains sont-ils si divisés sur la question climatique ? (Episode 4/4- Podcast)

Les résultats de l’élection présidentielle américaine ont donné la victoire à Joe Biden, face à Donald Trump. Le démocrate a obtenu plus de 81 millions de voix, contre 74 pour le président sortant. Mais le pays reste très polarisé politiquent. Dans au moins sept états notamment en Géorgie, les résultats sont particulièrement serrés. Donald Trump dénonce des fraudes et affirme qu’il ne reconnaitra jamais sa défaite. Certains de ses supporters non plus. L’assaut contre le Capitole, le 6 janvier, nous la montréMais sur la question du climat, le pays est-il aussi divisé ?

Plusieurs enquêtes menées récemment, indiquent clairement que le climat est devenu avec le temps, une préoccupation de plus en plus centrale aux Etats-Unis. Le pays ne serait donc pas aussi scindé sur cette question, mais la diversité des opinions à ce sujet, se répartie selon différents groupes au sein de la population américaine. "Aux Etats-Unis, seulement 28% des américains disent être démocrates, seulement 23% disent être républicains et environ 50% disent qu’ils sont indépendants", explique Jon Krosnick, professeur à l’université de Stanford, spécialiste des enquêtes d’opinion sur les questions de l’environnement et du climat.

"Et donc peu importe dans quelle mesure démocrates et républicains ne sont pas d’accord entre eux. La direction que prend le pays dépend finalement de ces indépendants, parce qu’ils font partie d’un grand groupe. Concernant la question du climat, il est vrai que les républicains ont tendance à être plus sceptiques sur le changement climatique. Les démocrates sont extrêmement concernés par les questions liées à l’environnement…Mais ce qui compte, ce sont les 50 autres pour cents. Et là, on constate qu’ils sont très concernés aussi par les questions de l’environnement. Pas autant que les démocrates, mais ils vont dans la même direction. Donc sur cette question, le pays n’est pas divisé en 50-50 mais 75-25".

Et quand on s’intéresse aux priorités individuelles, Jon Krosnick observe un niveau d’activisme jamais atteint dans le pays. "Notre dernière étude menée en 2020 montre quelque chose de tout à fait remarquable. Le changement climatique, considéré comme un réel problème public, préoccupait jusqu’ici 10 à 15% des américains. Aujourd’hui, il engage 25% des américains. Donc cela veut dire qu’aujourd’hui, une personne sur quatre que vous croisez dans la rue aux Etats-Unis, s’est réveillé un matin, en étant préoccupé par la question du climat. Ça c’est vraiment un phénomène nouveau, on n’avait jamais vu une telle préoccupation dans les questions publiques, sauf avec l’avortement dans les années 90".

En même temps, les électeurs républicains restent les plus réservés, surtout concernant la politique à mettre en œuvre pour lutter contre le changement climatique. "Sur les questions fondamentales : comme 'Le changement climatique est-il causé par l’homme ou pas', 'Est-ce une menace ?', 'Doit-on faire quelque chose ?'…  la majorité des républicains sont sensibles à ces problèmes. Simplement, cette majorité tourne autour de 60%, contre 75% chez les indépendants et 95% chez les démocrates. Quand on demande si le gouvernement doit mettre en œuvre des restrictions, des subsides etc. les républicains tendent à s’opposer à ce genre d’implication du gouvernement, et cela parce qu’aux Etats-Unis les républicains ont tendance à s’opposer à l’implication du gouvernement dans l’économie du pays. Et donc même si les républicains admettent en majorité que le changement climatique présente une menace, ils préfèrent s’en remettre au marché pour régler ce problème".

Que pensent les américains qui ne soutiennent pas la politique de Joe Biden ?

Aleksander Pruitt a voté pour Donald Trump après avoir suivi le parti libertarien. Il est aujourd'hui assistant au Parlement européen (Groupe des Conservateurs et Réformistes européens). Selon lui, il faut soutenir l’indépendance énergétique des Etats-Unis avec les combustibles fossiles car c’est non seulement rentable économiquement, mais en plus, cela a un effet positif au niveau des relations internationales. "Maintenant que les Etats-Unis sont un pays exportateur de gaz et de pétrole, qu’ils n’en importent plus, cela signifie qu’ils ne dépendent plus de l’Arabie-saoudite ou des pays du golfe. Cela signifie aussi que notre politique étrangère n’a plus besoin de se mêler de ce qui se passe là-bas. Je pense que c’est très important, parce que quand on voit ce qui s’est passé ces 30 dernières années, les Etats-Unis ont pris l’habitude de s’impliquer dans des guerres qu’ils ne comprennent pas, qui ont conduit à de nombreuse ramifications négatives, en Irak, en Afghanistan, avec l’Iran… Je préfère que nous restions en dehors de ces problèmes. Et donc être moins dépendants de l’importation des ressources énergétiques, ça aide dans ce sens… ".

G.K. En même temps, ce n’est pas la meilleure solution pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050...

"Je ne suis pas sûr que la neutralité carbone d’ici 2050 soit la meilleure solution. Ce n’est qu’une question de compromis. Le problème, c’est qu’est-ce que ça va coûter ? Le programme de Joe Biden va couter 2000 milliards de dollars. Et si vous demandez aux américains s’ils acceptent qu’on leur rajoute par exemple, 15 dollars de taxes en plus dans le but d’atteindre la neutralité carbone, ils diront probablement non ! Le problème c’est que quand on pose la question aux américains, s’ils veulent un environnement propre, ‘êtes-vous conscient du changement climatique ?’, ils disent ‘oui ! je participe au recyclage des déchets, je fais ci, je fais ça’… mais quand on leur demande s’ils sont prêts à payer pour ça, ils disent non…regardez en France avec les gilets jaunes. On a essayé d’imposer des taxes sur les carburants, et les gens n’en voulaient pas !"

G.K. Donc, selon vous, c’est d’abord un problème économique, que le climat est moins important que l’économie ?

"Non je ne pense pas que c’est moins important. Je dis qu’on doit prendre en considération les coûts dans la manière dont on gère ce problème. Et d’un point de vue scientifique, je ne suis pas en train de dire que je suis dans le déni du changement climatique. Ce qui m’intéresse c’est de savoir combien ça va nous coûter et quand. Vous devez vraiment avoir une réflexion sur le long terme pour résoudre ce problème et à ce jour, personnellement je ne crois pas aux promesses qui ont été faite à Paris, notamment la neutralité carbone d’ici 2050.

Je pense que même si on dit aux gens, 'c’est ça qui va arriver à 100% dans le futur', c’est très difficile pour eux de rationaliser ce genre de chose dans le futur. C’est comme fumer. On dit que fumer augmenter les chances d’avoir un cancer. Les gens disent 'ah ! on verra, peut-être que je n’en aurai pas, ou je n’ai pas envie d’arrêter parce que je suis encore jeune'...".

Paul Reen est le représentant du parti républicain en France. Lui, conteste l’affirmation du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), selon laquelle 95% des scientifiques sont d’accord. Pour attribuer au réchauffement climatique une origine humaine. "Je ne suis pas d’accord qu’on soit à 100% sûr à propos du climat…Tous les scientifiques ne sont pas d’accord. Certains d'entre eux travaillaient aux Nations-Unies et ont été renvoyés, parce qu’ils ne rejoignaient pas le consensus. Cette idée idiote que 95% des scientifiques sont d’accord, ce n’est pas vrai ! Il n’y a jamais eu de sondage auprès de tous les scientifiques du monde. Ma position et celle de nombreuses autres personnes, est de dire : peut-être que c’est vrai, et il faut essayer de réduire les émissions de CO2, s'engager dans une transition, mais pas avec une date imposée comme 2050 ! où c’est la fin du monde… non !"

G.K. Mais, vous comprenez qu’il y a urgence à réduire les émissions de CO2 ?

"Le climat est important pour tout le monde. Pour tous les républicains, un air propre c’est important. La question est de savoir si ce qu’on avance pour expliquer le changement climatique - à savoir que les émissions de CO2 sont causées par l’homme - est la véritable cause… ça c’est la question et les gens sont sceptiques".

G.K. Vous trouvez que Donald Trump a eu raison de sortir de l’accord de Paris sur le climat ?

"Les objectifs qui ont été écrits en 2015 visaient à réduire de 30% les émissions de CO2, avant 2030. C’est complètement absurde ! Si on suivait ces objectifs, cela détruirait complètement l’économie américaine, avec les impôts, les taxes énormes sur les centrales électriques… Cela aurait monté les prix de l’électricité, du pétrole… Cela aurait détruit le pouvoir d’achat de tous les américains ! Et quand on rentre dans les détails de cet accord, ce qui n’était pas juste pour l’économie américaine, on imposait 30% de réduction de CO2 aux Etats-Unis d’ici 2030, zéro pour la Chine, zéro pour l’Inde… Ce n’est pas juste ! Et en plus, il y a ce ‘Green Energy Found’, le ‘Fond énergie verte’ que les pays riches doivent verser aux Nations-Unies, au profit des pays en voie de développement. Barack Obama a été le premier à envoyer un milliard de dollars aux Nations-Unies. Tout ça vient d’où ? Des impôts des américains !".

G.K. Vous pensez alors que la politique de Donald Trump était en faveur du climat …

"Mais ce n’est pas parce que Donald Trump a fait sortir les Etats-Unis de l’accord de Paris, qu’on est contre l’environnement… Je pense que les politiques environnementales de Donald Trump étaient très bien. Il a fait des choses pragmatiques, essayé de réduire les émissions de CO2, il a créé des postes d’emploi et amélioré l’économie. Tout ça grâce au développement du gaz naturel. Et surtout, les Etats-Unis ont réduit les émissions de CO2. Je pense qu’on n’a jamais été aussi bas en termes d’émissions de CO2 depuis 25 ans… Il y a un problème avec ça ?"

Une autre étude du Pew Research Center, publiée en mai dernier, montre que le clivage sur les questions climatiques et énergétiques est générationnel : les jeunes républicains, entre 19 et 39 ans, se démarquent de leurs aînés. C’est le cas aussi au sein des démocrates. Pour un certain nombre de jeunes, l’aile gauche plus radicale, dont Bernie Sanders et Alexandria Ocasio Cortez, sont les représentants politiques les plus connus, est une source d’inspiration.

Pour ces jeunes, le programme de Joe Biden ne va pas assez loin. Eux misent plutôt sur le Green New Deal. Joe Biden s’en est inspiré, mais son plan ne va pas aussi loin. Le Green New Deal vise la neutralité carbone en 2030, au lieu de 2050. Et qui veut lutter contre l’injustice sociale et environnementale. Le Sunrise Movement, un mouvement qui compte des milliers de jeunes adhérents à travers le pays, a participé à la rédaction du Green New Deal. 

Priscilla Yeverino en est membre, au Texas.

G.K. Au sein de votre mouvement, êtes-vous satisfaits du programme de Joe Biden ?

"Oui et non. Oui, dans le sens où nous avons vu un espace s’ouvrir au sein de l’administration Biden, il a invité autour de la table les leaders de mouvements pour le climat, comme Varshini Prakash, la fondatrice du Sunrise Movement, comme Alexandria Ocasio Cortez... Et cette invitation autour de la table a montré que nous avons un certain pouvoir, que les gens nous écoutent maintenant. Les gens parlent du climat. Il y a 5 ans, dans les débats présidentiels, on n’en parlait pas autant…et je pense que c’est grâce aux mouvements comme le nôtre ou d’autres associations.

Ce n’est pas suffisant, parce qu’il n’est pas Bernie, il n’est pas le parfait candidat. Et donc au sein de notre mouvement, nous sommes tous d’accord que nous allons mettre la pression à Joe Biden, pour obtenir plus de lui sur le climat".

G.K. Qu’entendez-vous par justice environnementale ?

"Ce qui s’est passé jusqu’à présent, c’est que les actions environnementales étaient menées par des blancs. Jusqu’ici, les communautés qui ont subi la réindustrialisation, les communautés indigènes, les communautés immigrées ont été complètement tenues à l’écart des discussions. Et donc, pour le Sunrise Movement, la justice environnementale donne à ces communautés une priorité. L’idée, c’est qu’il ne peut y avoir une justice climatique, sans justice raciale et sans justice économique".

L’intérêt des jeunes pour le climat est-il dû à leur âge ou à un effet de cohorte ?

Une cohorte c’est un groupe qui partage des expériences historiques ou sociaux communs, comme par exemple, une date de naissance, un événement qui a eu lieu à une période donnée. Si c’est un effet de cohorte, peut-on alors s’attendre à un effet durable, de ces intérêts particuliers pour le climat, dans la vie de cette génération ?

"Je pense que c’est délicat de séparer l’âge et la cohorte à un moment comme celui-là", analyse Jon Krosnick. "En fait, combien de scientifiques pendant des dizaines d’années ont essayé d‘étudier les changements d’opinion et les changements de comportement à travers le temps, ils ont essayé de séparer trois différentes causes : l’âge, la cohorte et ce qu’ils appellent la période.

Après la guerre du Vietnam ou après la pandémie du Covid, nous sommes tous exposés au même environnement d’un seul coup, et donc l’effet de cohorte c’est de se demander si ces jeunes de 18 ans vont continuer plus tard à être aussi passionnés par les questions du climat et de l’environnement, qu’ils ne le sont maintenant. Ou bien si cet intérêt va diminuer avec l’âge. Et en fait, c’est trop tôt pour le savoir. Ce que l’on sait, c’est qu’il y a une relation avec l’âge. Dans une manifestation, nous y verrons plus de jeunes que de personnes plus âgées et cela parce que les jeunes sont plus enclins à adopter la vision durable et parce qu’ils sont plus impliqués. Et il est vrai que dans l’histoire des pays, la jeune génération tend à être le moteur des changements et je pense que ça sera le cas avec cette problématique aussi". 

G.K. Quelle influence ont ces jeunes auprès des décideurs politiques ?

"Nous avons souvent vu des jeunes devenir des activistes, le Vietnam est un bon exemple. Donc il n’y a rien de différent, quand les jeunes constatent un sérieux problème, qu’ils estiment ne pas être traité comme ils doivent l’être, alors ça a tout son sens de voir plus souvent des manifestations comme celles qu’on voit dans les rues, mais est-ce que ça va changer ce que font les gouvernements, dans n’importe quel pays développé ?… Je pense que non.

D’où vient le plan Biden ? La manière dont il l’a élaboré, c’est le résultat d’une somme de considérations différentes. Probablement que les démocrates veulent atteindre des objectifs environnementaux, mais ils admettent que Biden ne pourra pas les atteindre, si le monde des affaires rejette ce plan. Vous pouvez imaginer que c’est un processus de négociations.

Alors peut-être que le Sunrise Movement a aidé Joe Biden à le faire élire, mais si j’étais dans l’équipe de Biden, je ne ferais pas attention à ce que fait le Sunrise Movement en particulier, je ferais attention à ce que veulent tous les américains. C’est ça le grand défi…".

Le défi pour Joe Biden, sera en effet d’être à l’écoute de tous les américains et il aura aussi la lourde tâche de les réconcilier. L’assaut contre le Capitole, le 6 janvier dernier, par des partisans de Donald Trump, nous la montré : les Etats-Unis sont sous haute tension. 

Les républicains et les trumpistes sont désormais dans l’opposition. Mais même si les démocrates ont pris la main dans les Institutions, ils détiennent une majorité extrêmement étroite, surtout au Sénat. Et la transition écologique reste très dépendante des enjeux économiques.

 

Que font les Etats-Unis pour lutter contre le changement climatique ? L’héritage de Donald Trump (Episode 1/4- Podcast)

La Californie, un modèle pour l'environnement ? (Episode 2/4 - Podcast)

Que propose Joe Biden pour le climat ? (Episode 3/4- Podcast)

Les américains sont-ils si divisés sur la question climatique ? (Episode 4/4- Podcast)

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