La crainte de l'"Insider threat" : les soldats de la Garde nationale présents à Washington sous la loupe du FBI

Les 25.000 soldats de la Garde nationale présents à Washington sous la loupe du FBI
Les 25.000 soldats de la Garde nationale présents à Washington sous la loupe du FBI - © Samuel Corum - AFP

A chaque carrefour, des blocs de béton. Tout autour d’un large périmètre défini comme une "zone verte", des grillages d’une hauteur certaine garnis de fil barbelé. Pas question de les franchir. Et à chaque coin de rue, quel que soit l’axe du regard, des soldats en arme.

La description évoque des villes telles que Bagdad ou Kaboul. Mais c’est pourtant bien de Washington dont il s’agit. La capitale américaine est en état de siège. Le traumatisme, profond, de l’attaque du Capitole le 6 janvier dernier est encore très présent dans toutes les mémoires, dont celles des autorités.

Pour éviter que cela puisse se reproduire, 10.000 hommes de la Garde nationale avaient dans un premier temps été déployés. Ils sont désormais 25.000 au cœur de cette ville vers laquelle vont converger mercredi après-midi les regards de la planète entière ou presque.

Et tous ces soldats ont fait l‘objet d’un contrôle approfondi de la part des services secrets et du FBI, et tout particulièrement ceux qui seront à proximité immédiate du Capitole.

"Insider threat" : la menace vient de l’intérieur

La crainte est très claire : celle d’une attaque venant de l’intérieur. Les images d’hommes en tenue paramilitaire parmi les assaillants du Capitole n’ont pas échappé aux enquêteurs responsables américains, particulièrement lorsqu’un groupe s’est frayé un chemin dans la foule en employant une technique enseignée aux unités de combat de l’armée américaine.

Au moins un ancien officier a d’ailleurs déjà été arrêté. Tuée par balle alors qu’elle voulait forcer l’entrée du couloir menant au bureau de la présidente de la Chambre, Ashli Babbitt était une ancienne militaire de la force aérienne. Et l’enquête du FBI a déjà permis d’établir la participation aux émeutes du 6 janvier de plusieurs policiers, originaires de tout le pays.

Pour Michel Liégeois, professeur à la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication de l’UCLouvain, un tel processus de sécurité semble tout à fait normal. "La Garde nationale, tout comme l’armée de façon générale, est représentative de la société. On y trouve donc au moins autant de supporters de Donald Trump que dans la population voire davantage, parce que pour s’engager dans l’armée, il faut un profil particulier. Ce sont, en général, plutôt des personnes avec un faible niveau d’instruction or on sait que le vote pour Donald Trump est fortement indexé, en négatif, sur le niveau d’instruction."

Michel Liégeois poursuit : "Autrement dit, moins on est diplômé, plus on a de chances de voter pour Donald Trump. Et dans cette population, il y a forcément aussi des représentants des franges les plus radicales, à savoir les suprémacistes, les partisans des théories du complot en tous genres. On peut donc parfaitement comprendre que le FBI soit très attentif à ce qu’il n’y ait pas de profil susceptible de passer à l’acte."

Une partie de la population semble prête à basculer dans la violence

Professeur à l’Institut Egmond et spécialiste des questions de sécurité, Thomas Renard dit n’être pas surpris par cette démarche du FBI au regard du contexte actuel et des récents événements : "On sait que ce sera une investiture à plus haut risque que les éditions précédentes étant donné qu’une partie de la population semble prête à basculer dans la violence en se sentant légitimée par les discours de Donald Trump et de certains autres élus républicains".

Pour Thomas Renard, "il y a clairement une partie de l’Amérique qui s’est radicalisée sur des schémas liés d’une part à l’extrême droite et d’autre part aux théories du complot, et il y a énormément d’idéologies qui se croisent sans nécessairement se confondre mais qui en tout cas sont toutes radicalisées d’une certaine manière et avec en leur sein un petit groupe – sans doute un très petit groupe – de personnes qui sont prêtes à poursuivre leurs actions à travers des moyens violents d’autant plus que l’on est aux Etats-Unis où l’accès aux armes à feu est particulièrement élevé".

Mais, insiste Michel Liégeois, "c’est tout de même une situation particulière dans laquelle il y a ce déploiement de troupes militaires alors qu’il n’y a pas de menace 'extérieure', aucune puissance étrangère, aucun groupe terroriste n’a menacé de perturber l’investiture. Toutes ces mesures sont prises par rapport à une menace qui viendrait de citoyens américains, ce qui est déjà assez particulier au départ. Cela implique automatiquement une vérification et une attention particulière sur la fiabilité des troupes déployées. Mais si on se souvient de ce qui s’est passé après les attentats du 11 septembre 2001, tous les aéroports ont dû screener leurs personnels de sécurité puisque l’on savait très bien que l’un des risques était que ces services de sécurité d’aéroports soient eux-mêmes infiltrés avec des complicités qui permettent aux terroristes de les contourner. Tout ça est relativement normal, dans le contexte anormal que l’on connaît".

"L’ennemi intérieur", un phénomène connu

Cette "menace de l’intérieur" ("insider threat"), autrement dit à l’intérieur des services de sécurité n’est par ailleurs pas une nouveauté, explique Thomas Renard. "Il y a déjà eu des problèmes d’infiltration des forces de police ou militaires par des gens qui sont plus proches des idées d’extrême droite, c’est quelque chose de tout à fait commun, tant aux Etats-Unis qu’en Europe. L’appareil sécuritaire attire peut-être plus spontanément des gens qui sont très conservateurs plutôt que très progressistes, donc des gens qui vont plus facilement se rapprocher de la droite que de la gauche. C’est quelque chose de relativement ordinaire, mais il y a cette possibilité que ces personnes se radicalisent au cours de leur carrière. Ils n’étaient pas du tout violents ou d’extrême droite au début de leur carrière mais en fonction de l’évolution du contexte, et notamment avec l’évolution 'trumpienne' de ces dernières années, ils peuvent effectivement être devenus une menace installée au sein de l’appareil sécuritaire. A côté de cela, il y a aussi le risque de l’infiltration, à savoir des gens déjà radicalisés qui auraient tenté d’intégrer les forces de police, la Garde nationale, l’armée, avec l’objectif d’arriver à certaines positions qui leur permettent de toucher certaines cibles ou d’avoir accès à certaines informations ou encore certains types d’armements."

Thomas Renard ajoute que "ce n’est pas neuf, et c’est en général associé avec l’extrême droite aux Etats-Unis ou en Europe mais on a déjà eu des problèmes avec des personnes au sein de services sécuritaire (police, armée et parfois même renseignements) qui sont liées à la menace de type islamiste".

Croisement des banques de données

Quant à savoir ce que sous-entend ce "screening" des 25.000 soldats de la Garde nationale… "On peut imaginer que le FBI a refait un screening de base, qui est celui réalisé à l’embauche, et que l’on ne refait que très rarement durant la carrière. Cela consiste à vérifier les antécédents criminels, des activités illicites qui auraient pu être commises ; on croise les grandes bases de données qui permettraient de voir si quelqu’un pourrait avoir un profil problématique mais qui serait passé à travers les mailles du filet à une époque in tempore non suspecto, où l’on ne se souciait pas nécessairement de ce genre de menace-là. Il peut ensuite y avoir des approfondissements plus ciblés, par exemple comparer les noms avec des bases de données de personnes qui seraient surveillées ou connues comme étant des sympathisants de groupuscule d’extrême droite ou de certaines grandes théories du complot, essentiellement Qanon aux Etats-Unis, on imagine aisément que le FBI a des bases de données sur ces adhérents-là. Et à travers le croisement de certaines données, il est sans doute possible d’identifier un certain nombre de profils à risque, sur lesquels le FBI pourrait alors creuser pour voir entre autres quelles ont été leurs activités sur les réseaux sociaux ces 6 derniers mois".

La recherche de profils susceptibles de représenter une menace ne s’arrête pas à ceux qui pourraient éventuellement passer à l’action : "Il existe un deuxième danger, à savoir des individus qui eux-mêmes ne vont pas forcément planifier une action mais qui pourraient se montrer "complaisants" par rapport à une menace potentielle, comme cela s’est vu au Capitole où certains policiers n’ont pas commis eux-mêmes des actes violents mais ils se sont rapidement écartés pour laisser passer les émeutiers. Ceci est problématique parce que cela induit une brèche dans tout le système de sécurité et ça, malheureusement, c’est quelque chose qui devient beaucoup plus difficile à empêcher", conclut Thomas Renard.

Après cette première vérification – d’autres sont annoncées, les services de la Défense ont fait savoir qu’aucun problème n’a été détecté. Mais en plus de ce "screening " des 25.000 soldats de la Garde nationale, les commandants des différentes sections ont aussi reçu l’instruction de garder un œil très attentif au sein de leurs troupes.

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