Le virus mafieux : quand le coronavirus profite au crime organisé en Italie

En Italie, la crise économique engendrée par le Covid crée des conditions économiques très favorables au crime organisé, affirme la direction judiciaire anti-mafia. Des milliers d’entreprises en manque de liquidités pourraient être victimes d’infiltrations mafieuses.

Dans la ville de Ravenne, ville d’art célèbre pour ses mosaïques et ses églises, les hôteliers n’ont plus vu de touristes depuis un an. Filippo Donati le propriétaire de l’hôtel Diana, proche du centre historique, avoue être au bord du gouffre comme la plupart de ses confrères. "En mars de l’an dernier, je suis passé d’une facturation de 57.000 euros par mois à 2300 euros. Et j’ai reçu 4000 euros d’aide de l’État. Ce n’est pas facile à gérer !"

Pour tenir le coup, il a mis tout son personnel au chômage, et s’occupe tout seul de l’hôtel. "Je travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre, j’ai trois ou quatre chambres occupées pendant la semaine, et j’ai épuisé toutes mes économies car les frais fixes d’un hôtel sont lourds même sans client", confie-t-il. A la fin du premier confinement, l’hôtelier commence à recevoir d’étranges mails, des propositions de prêts financiers à des taux clairement usuriers. "Ils disent qu’ils peuvent me prêter directement jusqu’à 20 millions d’euros… ! Il y en a pour tous les goûts, ils inscrivent un taux d’intérêt de 2% mais sans préciser que c’est peut-être 2% par semaine ou par mois."

"Alors ceux d’entre nous qui sont désespérés, tombent facilement dans le panneau. Quand tu n’as plus d’argent pour rembourser, ils te prennent ton hôtel, en te proposant de rester aux commandes comme couverture, mais tu n’es plus propriétaire de ton entreprise."


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Rimini, un terrain de chasse

Au Sud de Ravenne, la station balnéaire de Rimini, des kilomètres de plage, des milliers de restaurants et plus de trois mille hôtels. Un paradis pour les clans mafieux qui veulent recycler l’argent du crime. Sur internet, des centaines d’hôtels sont mis en vente, à des prix incroyablement bas, septante mille euros, trois cent mille euros… Les propriétaires ont clairement besoin d’argent.

Des prix aussi bas, cela signifie que ces hôteliers, ces entrepreneurs, ne savent plus comment faire pour sortir de cette crise née avec la pandémie. Par contre, la criminalité organisée, la Mafia, la Camorra ou la N’drangheta, avec l’argent dont elles disposent, peuvent se permettre de les acheter facilement", explique Davide Grassi, avocat qui fait partie du réseau " SOS Impresa ", une association anti-racket. "La criminalité organisée est la seule entreprise qui ne connaît pas la crise en ce moment."

Un protocole anti-mafia

Pour tenter d’intercepter les infiltrations mafieuses dans les achats d’hôtels et de restaurants, la préfecture de Rimini a mis sur pied un protocole au mois de septembre 2020. En moins de six mois, treize ventes d’hôtels ont été bloquées après enquêtes des forces de l’ordre. "Le système de ce protocole repose sur un échange d’informations entre les communes, où se situent les hôtels, et les forces de l’ordre, la préfecture et les associations d’hôteliers", explique le préfet, Giuseppe Forlenza.


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Sur une plateforme informatique, les communes indiquent les changements de propriétaires, leur origine, leur âge, leurs antécédents judiciaires, si un ou plusieurs de ces critères sont suspects, l’enquête démarre. "Nous regardons l’origine des acheteurs, s’ils proviennent d’une région à risque, Sicile, Calabre, Campanie ; ou bien si l’âge de l’acheteur est suspect, trop vieux ou trop jeune ; si l’hôtel a changé plusieurs fois de propriétaires ces dernières années. Des informations qui déclenchent les approfondissements. De plus, nous avons un protocole avec la chambre de commerces pour avoir accès aux banques de données des entreprises", explique ce représentant de l’autorité.

Il estime que la criminalité organisée se déplace toujours "là où il y a une crise économique profonde, et là, où il y a de gros capitaux à intercepter". "La côte Adriatique est en ce moment l’exemple parfait mais nous sommes aussi très vigilants."

Les subsides de l’Europe

En achetant les hôtels en crise, la criminalité organisée pourrait mettre la main sur les millions d’euros d’aide au secteur touristique qui s’annoncent. Les fonds européens seront sans aucun doute utilisés pour relancer le tourisme.

En Italie, la Direction judiciaire Anti-Mafia, dans son rapport trimestriel, tire la sonnette d’alarme. Actuellement cent quarante mille entreprises sont à risque d’infiltrations mafieuses sur tout le territoire italien. La mafia en col blanc formée d’avocats, de comptables, ou de sociétés écran, est capable d’entrer dans un conseil d’administration d’un groupe hôtelier important, les petits hôtels peuvent être victimes d’usuriers peu scrupuleux ou tentés par une vente rapide.

Recycler l’argent de la drogue dans une économie en crise est toujours plus simple affirment les magistrats anti-mafia. Le nouveau confinement n’arrange pas les choses. L’Italie met en garde le reste de l’Europe, en rappelant que la criminalité organisée ne connaît pas de frontière.

Italie, mafia calabraise: début d'un méga procès (JT 13/01/2021)

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