Le secteur aérien pourra-t-il éviter la catastrophe industrielle ?

Le secteur aérien pourra-t-il éviter la catastrophe industrielle ?
Le secteur aérien pourra-t-il éviter la catastrophe industrielle ? - © Michael H - Getty Images

"A part quelques vols de fret et quelques vols de rapatriement, l’industrie est plus ou moins clouée au sol". Le constat est signé Brian Pearce, le responsable financier de l’IATA. L’association internationale du transport aérien vient de publier un nouveau rapport sur l’impact du Covid-19 sur l’industrie aérienne et les perspectives n’en finissent pas de s’assombrir : en l’espace de trois mois, les prévisions de baisse du chiffre d’affaires des compagnies aériennes en 2020 sont passées de 5 à 289 milliards d’euros (314 milliards de dollars), soit une chute de 55% par rapport aux revenus de 2019. Dans ce qui est déjà sa quatrième évaluation de cette crise liée à la pandémie, l’IATA précise qu’elle prend en compte des restrictions de déplacements qui pourraient être plus longues que prévu et un impact sévère du Covid-19 partout dans le monde, y compris en Afrique et en Amérique latine. L’association donne encore ce chiffre, très parlant : début avril, le nombre de vols dans le monde s’est effondré de 80% par rapport à la même période en 2019.

La moitié des compagnies aériennes de la planète sont menacées de faillite

Cela semble presque incroyable, d’autant plus qu’il n’y a pas si longtemps, les perspectives du secteur aérien faisaient état d'un doublement du nombre de passagers dans 20 ans avec un rythme de croissance de 3 à 4% par an. Les carnets de commandes des constructeurs étaient bien remplis, les besoins en équipage semblaient garantir du travail pour un public toujours plus large, mais ces prévisions sont aujourd’hui balayées et font place à des scénarios beaucoup plus sombres :  il y a deux semaines, l’IATA estimait que la moitié des compagnies aériennes risquaient d'être à court de liquidités dans les deux à trois mois.  En rappelant que 25 millions d’emplois sont menacés dans le monde, Alexandre de Juniac, le directeur général de l’association qui regroupe 290 compagnies aériennes, demande donc aux Etats de s’impliquer et de soutenir financièrement les compagnies. Les pistes sont multiples, il est question de nationalisations, recapitalisations, d’annulations ou de reports de charges et de taxes, ou encore de prêts garantis pour les sauver de la faillite.

Quelques pays ont déjà répondu favorablement : les Etats-Unis, les Émirats arabes unis, la Colombie, Singapour, l'Australie, la Chine, la Nouvelle Zélande, la Norvège, la Suède ou encore le Danemark. La France et la Belgique sont pour leur part en cours de discussions pour voir comment soutenir leurs compagnies, mais aucune solution n’a encore été trouvée.

Au Royaume-Uni, la compagnie EasyJet vient d’affirmer via un communiqué sa capacité de résister à une période prolongée de paralysie du trafic aérien après avoir pris plusieurs mesures pour renforcer ses finances.

EasyJet explique avoir désormais une trésorerie suffisante pour encaisser une immobilisation même si elle devait durer neuf mois, ce qui lui coûterait alors 3 milliards de livres de liquidités.

Pour cela, la compagnie britannique a obtenu 2 milliards de livres de financement, dont un prêt de 600 millions de livres du Trésor et de la Banque d'Angleterre dans le cadre du fonds d'urgence de soutien face au coronavirus.

Par ailleurs, EasyJet explique avoir dû réduire ses coûts, mettre la majorité de ses salariés en chômage partiel pour avril et mai, ou encore trouver un accord avec Airbus pour repousser la livraison de 24 avions.

Aux Etats-Unis, après plusieurs jours de négociations très ardues, un plan de sauvetage de 25 milliards de dollars vient d’être établi entre le gouvernement et les compagnies aériennes américaines. Cela devrait permettre d’éviter faillites et licenciements en cascade. Les quatre grandes compagnies US, soit, American Airlines, Delta Air Lines, United Airlines et Southwest, redoutaient des demandes draconiennes du gouvernement fédéral, dont une possible nationalisation. Les détails du plan n’ont pas été communiqués, mais il est question d’un remboursement par les compagnies de 30% de l’argent qu’elles vont recevoir. De son côté, le gouvernement fédéral devrait devenir un actionnaire minoritaire de la dizaine de compagnies aériennes signataires par le biais de " warrants ", autrement dit des produits financiers qui peuvent être convertis en actions. En contrepartie de cette aide, les compagnies se sont engagées à ne pas licencier ni réduire la rémunération de ses salariés jusqu'au 30 septembre. Elles ont aussi fait la promesse de limiter les rémunérations des dirigeants jusqu'en mars 2022 et de ne pas verser de dividende ni racheter leurs propres actions jusqu'en septembre 2021.

 

En Afrique du Sud, le gouvernement a quant à lui choisi de refuser d'accorder une énième aide d'urgence de 500 millions d'euros à la compagnie aérienne nationale South African Airways (SAA), dont la situation qui était déjà très délicate s'est aggravée avec la pandémie. Lourdement endettée et récemment placée en redressement, South African Airways, qui est une compagnie publique employant 5200 salariés, n'a enregistré aucun bénéfice depuis 2011 et ne survit que sous perfusion permanente d'argent public. Sa survie est aujourd’hui plus qu’aléatoire, elle figurera sans doute, aux côtés de Germanwings, filiale de Lufthansa, dans la liste des compagnies qui n’auront pas résisté au Covid-19.

Le contrôle de l’état de santé des passagers sera un élément clé

Quels que soient les dégâts, et ils seront sans aucun doute à la fois nombreux et importants, l’industrie de l’aviation va redémarrer. L’IATA a fait savoir que des réunions vont débuter à partir de la fin de la semaine pour mettre au point, avec les gouvernements, un plan de redémarrage du secteur selon une approche par régions dans le monde et basé vraisemblablement sur une reprise d’abord des vols intérieurs, puis régionaux, puis continentaux et enfin intercontinentaux.

"Le contrôle de l’état de santé des passagers sera un élément clé de ce redémarrage", a expliqué le directeur général de l’IATA, tout en précisant qu’il ignorait pour l’instant quels seraient les moyens utilisés mais qu’il espère une uniformité "pour éviter un patchwork de mesures complexes et différentes dans les différentes parties du monde".

A Dubaï, la compagnie Emirates a annoncé hier être la première à organiser "des tests rapides" à l’aéroport international de l’émirat, pour détecter "en 10 minutes" des cas de nouveau coronavirus parmi ses passagers. Les Emirats arabes unis, ont suspendu tous les vols commerciaux le 23 mars, mais les compagnies aériennes du pays, dont Emirates, qui est la plus importante du Moyen-Orient, sont autorisées depuis la semaine dernière à assurer un nombre limité de vols pour rapatrier des étrangers qui étaient dans le pays.

Les passagers du vol vers la Tunisie ont tous subi un test Covid-19 avant leur départ de Dubaï, sous la forme d’un test sanguin effectué par l’Autorité de la santé de Dubaï avec des résultats disponibles en 10 minutes. La compagnie aérienne n’a cependant pas précisé le nombre de passagers testés ni le résultat de leur test, ni encore ce qu’il adviendrait d’eux s’il s’avérait positif. Emirates assure aussi avoir imposé les gestes barrière aux passagers et aux employés, comme le maintien d’une certaine distance ainsi que le port de gants et masques rendu obligatoire. Il n’est pas interdit de penser que ce genre de mesures s’appliquent pendant un certain temps encore…

Expert en transport aérien au cabinet français Archery Strategy Consulting, Bertrand Mouly-Aigrot estime, dans son scénario le plus optimiste, qu’il faudra 3 ou 4 ans pour atteindre le niveau de trafic pré-crise, et environ 10 ans pour retrouver le même rythme de croissance, en raison notamment de la récession mondiale annoncée. Le cauchemar du secteur aérien et de ses 25 millions d’emplois ne fait peut-être que commencer…