Le Rwanda commémore le génocide, la France persona non grata

Le Secrétaire général des Nations Unies, et le Président rwandais allument la torche des 100 jours de commémorationflamme
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Le Secrétaire général des Nations Unies, et le Président rwandais allument la torche des 100 jours de commémorationflamme - © SIMON MAINA - BELGAIMAGE

Le Rwanda a lancé lundi cent jours de commémorations du génocide de 1994, sur fond de tensions avec la France et d'accusations contre la communauté internationale et l'ex-puissance coloniale. Mais la Belgique ne se sent pas visée, selon son ministre des Affaires étrangères.

Les autorités rwandaises ont retiré l'accréditation de l'ambassadeur de France à Kigali aux cérémonies de commémoration du 20e anniversaire du génocide de 1994 au Rwanda, l'empêchant d'y représenter Paris, a annoncé l'ambassadeur Michel Flesch qui n'a donc pas pu remplacer à la cérémonie officielle de lancement des commémorations, la garde des Sceaux Christiane Taubira.

La France, alliée en 1994 du régime extrémiste hutu à l'origine du génocide et dont le rôle dans les massacres reste controversé, avait décidé au dernier moment samedi d'annuler sa participation aux cérémonies.

Paris a ainsi réagi à une interview du président Paul Kagame, qui a accusé la France, d'avoir joué, avec l'ex-puissance coloniale belge, un "rôle direct dans la préparation du génocide" et d'avoir participé "à son exécution même".

Dimanche soir, le Quai d'Orsay avait indiqué que la France serait représentée aux commémorations par son ambassadeur.

La ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, a estimé dimanche "injustifiée" la décision française et invité la France à "regarder la vérité en face" sur son rôle dans le génocide. "Il est impossible pour nos deux pays d'avancer (...) au détriment de la vérité historique du génocide", a souligné Louise Mushikiwabo.

"Souvenir, unité, renouveau"

Ce 20e anniversaire du génocide était placé sous le thème "Souvenir, unité, renouveau". Les commémorations "sont un temps pour se souvenir des vies perdues, faire preuve de solidarité avec les survivants et nous unir afin que cela n'arrive plus jamais, au Rwanda ou ailleurs", expliquait le programme officiel.

La commémoration principale du 20ème anniversaire du génocide au Rwanda a eu lieu lundi en fin de matinée dans le stade Amahoro - qui signifie "paix" - de Kigali, par un témoignage de rescapé qui a suscité quelques scènes d'hystérie de la part de femmes qui ont été promptement évacuées par le service d'ordre.

Peu auparavant, Paul Kagame, son épouse et le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, avaient allumé au mémorial de Gisozi, à l'aide d'une torche ayant sillonné le Rwanda depuis trois mois, une "flamme du deuil", qui brûlera durant 100 jours, marquant la centaine de jours que durèrent les massacres entre avril et juillet 1994.

Paul Kagame a ensuite lancé au stade Amahoro les cérémonies officielles. La président rwandais s'est exprimé en présence des représentants de nombreux pays et organisations, notamment de Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations-Unies, dans l'histoire desquelles le Rwanda reste une tache noire, l'ONU ayant été incapable en 1994 de faire cesser les massacres malgré 2500 Casques Bleus sur place.

Le Secrétaire général des Nations unies a dit "la honte" de l'ONU de na pas avoir pu empêcher le génocide. Dans son allocution, Ban Ki-moon a expliqué, relevant le "courage remarquable" de membres de l'ONU au Rwanda à l'époque: "Nous aurions pu faire beaucoup plus. Nous aurions dû faire beaucoup plus. Les Casques bleus ont été retirés du Rwanda au moment où l'on en avait le plus besoin".

La mise en scène qui a suivi est venue illustrer l'histoire du Rwanda : cette petite colonie allemande fut confiée à la Belgique après 1918. Avec leurs chapeaux coloniaux sur la tête, les colonisateurs sont montrés comme ceux qui viennent rompre l'harmonie qui régnait entre les gens en instituant la différence entre Hutus et Tutsis : "Avec la participation totale des officiels belges et des institutions catholiques, cette histoire inventée a été faite sur la base seule d'une organisation politique comme s'il n'y a avait pas d'autre moyen de gouverner et développer la société. Le résultat c'est un pays qui était perpétuellement sur le point de sombrer dans un génocide", a lancé Paul Kagame.

Cette responsabilité occidentale c'est la version officielle des autorités rwandaises.

Les bérets bleus de l'ONU sont aussi montrés du doigt : ils ont abandonné un pays qui sombre dans le chaos.

Dans son discours de clôture, le président rwandais s'en est à nouveau pris à la France, de façon à peine voilée. "Les gens ne peuvent être soudoyés, forcés de changer leur histoire. Aucun pays n'est assez puissant - même s'il pense l'être - pour changer les faits", a-t-il déclaré en anglais, avant de lancer, en français, "après tout les faits sont têtus", déclenchant les acclamations des 30 000 spectateurs.

La Belgique relativement épargnée

La Belgique s'est, sans doute davantage que d'autres pays, livrée à un travail de réflexion sur son rôle durant la colonisation en Afrique centrale, dont au Rwanda, et durant le génocide rwandais de 1994, a assuré lundi le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, tout en appelant les historiens à s'intéresser davantage à la période autour de l'indépendance.

"Il n'y avait pratiquement rien dans le discours (du président rwandais Paul Kagame lundi à Kigali à l'occasion du 20ème anniversaire du Rwanda) à l'égard de la Belgique", s'est-il réjoui lors d'une rencontre avec quelque journalistes.

"C'est quelque chose que nous avons débattu cent fois" en Belgique, a souligné Didier Reynders.

Il a par ailleurs rappelé l'organisation d'une commission d'enquête sénatoriale qui avait été chargée de faire la lumière sur le rôle joué par la Belgique lors du génocide. Son rapport avait conclu dès décembre 1997 à l'existence de responsabilités politiques et militaires belges dans cet échec de la communauté internationale.

"Je crois que s'il y a encore en Belgique deux périodes sur lesquelles les historiens, et non les politiques, peuvent avancer, c'est l'indépendance et les années après l'indépendance du Rwanda, a souligné le chef de la diplomatie belge. La Belgique a administré le pays, ex-colonie allemande, de 1919 à juillet 1962, date de son indépendance.

"Vis à vis de la France, c'est plus conflictuel", a noté Didier Reynders dans une allusion aux difficiles relations entre Paris et Kigali. La France a annulé la participation de sa ministre de la Justice, Christiane Taubira, aux cérémonies, après des accusations portées par PaulM. Kagame contre la France, réduisant ainsi sa présence à celle de son ambassadeur sur place, qui n'a finalement pas pu se rendre au stade Amahoro.

Didier Reynders a par ailleurs rencontré lundi matin le président Kagame lors d'une cérémonie au mémorial du génocide de Gisozi à Kigali, affirmant avoir perçu chez lui "un discours surtout tourné vers le futur" de son pays.

Tensions

Les nouvelles tensions avec la France et les enjeux diplomatiques plus larges de cet anniversaire pour Kigali, récemment cible de sévères et inédites critiques internationales, jusque de la part de ses plus fidèles alliés, Etats-Unis en tête, pourrait bien éclipser le souvenir des victimes.

Le Rwanda a connu également plusieurs crises diplomatiques récemment, avec son voisin tanzanien et avec l'Afrique du Sud. Le niveau des délégations sera donc scruté à la loupe. Washington a envoyé son ambassadrice à l'ONU.

De son côté, le président américain Barack Obama a rendu hommage dimanche aux victimes du génocide, soulignant qu'il avait "secoué la conscience du monde" et qu'il n'était "ni un accident, ni inévitable".

Le Rwanda a longtemps bénéficié dans ses relations diplomatiques du sentiment de culpabilité de la communauté internationale, restée inerte face aux massacres.

Mais Kigali a récemment été accusé, jusque par ses plus proches alliés, Washington en tête, de déstabiliser l'est de la République démocratique du Congo (RDC) et d'être impliqué dans les meurtres ou tentatives de meurtre de dissidents rwandais réfugiés en Afrique du Sud.

L'"autoritarisme" du régime commence également à être critiqué.

Un pays moderne

Le deuil officiel au Rwanda prendra fin le 4 juillet, anniversaire de la prise de Kigali par les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), commandés par Paul Kagame, qui allaient mettre fin au génocide.

Vingt ans après les massacres, le Rwanda se présente comme un pays moderne, aux progrès économiques indéniables et réconcilié avec lui-même, où les termes hutu et tutsi sont devenus tabous. Mais de observateurs estiment qu'il faudra encore des année avant que la réconciliation entre bourreaux et victimes, qui se côtoient parfois quotidiennement dans les villages, soit effective.

Les traumatismes du génocide, bien qu'enfouis, restent présents. Chaque année, l'anniversaire des massacres est une période douloureuse parfois marqué par des "ihahamuka", crises traumatiques incontrôlables, parfois collectives, où se mêlent cris, larmes ou épisodes proches de l'épilepsie.

A Bruxelles aussi ce lundi soir, c'était l'heure de se souvenir du génocide de 1994. Depuis 18H30 une marche aux flambeaux rassemble 1200 personnes qui ont rallié la Place royale au palais de justice.

 

 

RTBF, avec agences

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