Le rêve de Viktor Orban, fonder une famille politique très à droite pour peser sur l’Europe

Le 18 mars dernier, le premier ministre hongrois Viktor Orban et son parti, le Fidesz, ont rompu définitivement avec le Parti populaire européen (PPE), la principale famille politique qui réunit les partis de la droite modérée en Europe. Ce divorce à peine consommé, le dirigeant ultraconservateur et eurosceptique espère convoler en justes noces avec des hommes qui lui ressemblent. Ses préférences vont vers le premier ministre polonais, le conservateur Mateusz Morawiecki et Matteo Salvini, dirigeant de la Ligue, parti d’extrême droite italien.

Des idéologies proches

Les trois hommes ont eu un premier rendez-vous à Budapest, ce jeudi 1er avril. Ils ont jeté les bases d’une recomposition politique de la droite radicale au sein de l’Union européenne. " Aujourd’hui, il est nécessaire de parler de la construction d’un groupement fort. […] Nous devons approfondir la démocratie européenne mais en respectant la souveraineté nationale, la liberté, la liberté de l’individu et, en même temps et avant tout, les vraies valeurs européennes tangibles, la famille, la dignité humaine, les valeurs traditionnelles comme le christianisme et la défense de ces valeurs contre diverses autres cultures ", a déclaré le premier ministre polonais Mateusz Morawiecki avant de rejoindre Budapest.

Contre la migration et l'homosexualité

Des objectifs qu’il partage pleinement avec Viktor Orban et Matteo Salvini et leurs partis respectifs, comme le confirme Balazs Brucker, chercheur à l’Institut de recherche régional à Pecs, en Hongrie : " Tous les trois partagent la même vision sur la migration. Parmi ces trois pays, c’est l’Italie qui a été particulièrement touchée par la crise migratoire et un peu la Hongrie mais seulement dans un premier temps, en 2015. Ils partagent également les valeurs traditionnelles conservatrices concernant la famille, comme l’union d’une femme et d’un homme. Les trois partis refusent le mariage des couples homosexuels. Ils refusent également l’adoption d’enfants par des couples homosexuels et ils soulignent l’importance de la religion chrétienne. "

Les souverainistes hongrois du Fidesz et les ultraconservateurs polonais du PIS (Droit et Justice) ont également en commun leur opposition à la Commission européenne sur l’Etat de droit. Depuis plusieurs années, ils se protègent mutuellement contre d’éventuelles sanctions européennes.

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Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki en compagnie de notre Premier ministre Alexander De Croo en octobre 2020. © AFP

Jouer un rôle clé au Parlement européen

L’objectif final du trio de Budapest, c’est la création d’une alliance de la droite radicale européenne et, si possible, d’un groupe politique au Parlement européen d’ici la fin de l’année. L’échéance est importante, on sera alors à mi-mandat, un moment où les responsabilités sont redistribuées au sein du Parlement européen. En créant un groupe politique d’envergure, Viktor Orban souhaite regagner l’influence qu’il a perdue en claquant la porte du PPE, comme l’explique Balazs Brucker : " Le Fidesz se retrouve sans groupe politique, ce qui est une situation assez désagréable (sic) pour le parti. Pourquoi ? Parce que les groupes politiques jouissent de certains avantages au sein du Parlement européen. Ils jouent un rôle plus important dans l’ordre du jour de l’assemblée. Ils disposent de plus de temps de parole pendant les débats. Ils disposent de plus de personnel, de plus de moyens pour préparer et organiser des informations. […] Et j’ai fait un petit décompte : 10 commissaires européens sur 27 appartiennent au PPE. Donc avec cette sortie, les capacités du Fidesz à représenter les intérêts de la Hongrie au sein des institutions européennes diminuent. Par conséquent, Viktor Orban a besoin de nouveaux alliés et c’est assez logique de choisir des alliés idéologiquement proches comme c’est le cas de la Ligue de Salvini ou du PIS de Morawiecki ".

Vers le deuxième groupe politique du Parlement européen ? 

Si le Fidesz, le PIS et la Ligue ont des accointances idéologiques, ils ne sont donc pas encore assis ensemble dans l’hémicycle européen. Le Fidesz est dans la liste des non-inscrits. Le PIS fait partie du groupe des Conservateurs et de Réformistes européens (l’ECR où on retrouve également la N-VA) alors que la Ligue siège dans le groupe Identité et Démocratie (ID), aux côtés du Rassemblement National de Marine Le Pen. Fusionnés, ces deux groupes politiques constitueraient la deuxième force politique au Parlement européen, avec 135 élus sur 705. Mais jusqu’ici, les tentatives d’union de la droite conservatrice eurosceptique et de l’extrême droite européenne ont toujours échoué. Et le succès de l’initiative lancée cette fois par Viktor Orban n’est pas garanti.

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Les bancs du Parlement européen. © Stephanie Lecocq / AFP

Des obstacles à franchir

Car plusieurs obstacles se présentent sur la route de cette alliance. Le principal étant les relations avec la Russie. Le Hongrois Orban et l’Italien Salvini entretiennent de bonnes relations avec Vladimir Poutine alors que les conservateurs polonais voient dans le président russe une menace. Il existe également des réticences, polonaises et hongroises, à arrimer à ce projet d’alliance le Rassemblement National français.

Une âme noire et une âme blanche

Mais la plus grande inconnue réside en Italie. Au sein de la Ligue, tout le monde ne partage pas l’enthousiasme de Matteo Salvini. La formation d’extrême droite est traversée par deux mouvements, " une âme noire et une âme blanche " pour reprendre l’expression de Giuseppe Santoliquido, écrivain et politologue spécialiste de l’Italie : " L’âme noire est représentée par Salvini qui ne veut pas perdre son électorat d’extrême droite parce que vous avez un autre parti d’extrême droite (Fratelli d’Italia), celui de madame Giorgia Meloni, qui est donné dans les sondages à 17 ou 18% alors que la Ligue n’est plus qu’à 21 voire 23%. Ce qui se joue, c’est le leadership au sein du bloc de droite ".

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Matteo Salvini, leader de la Ligue (ex Ligue du Nord), tiraillé entre désir de droite dure européenne et impératifs électoraux en Italie. © AFP or licensors

La Ligue vers le PPE ? 

Mais face à Matteo Salvini, il y a " l’âme blanche de la Ligue ", incarnée par Giancarlo Giorgetti, ministre au sein du gouvernement Draghi. Il représente une aile du parti qui veut être aux affaires, qui veut gérer les 209 milliards d’euros que l’Italie va toucher du plan de relance européen. Une aile qui travaille l’image de parti responsable, respectable de la Ligue et qui ne veut pas nécessairement être associée aux eurosceptiques hongrois et polonais. " Pour comprendre la Ligue du Nord, explique Giuseppe Santoliquido, il ne faut pas seulement l’appréhender comme un parti d’opposition, un parti populiste. Ce n’est pas du tout ça. Ce n’est pas du tout Marine Le Pen ! C’est un parti de gouvernement, qui gouverne Milan, qui gouverne toute la Lombardie, qui gouverne toute la Vénétie. Je ne sais pas si vous vous rendez compte mais c’est la moitié du PIB italien. Donc, ils disent à Salvini, toi, tu es le tribun. Tu cries, tu aboies. Mais je suis convaincu qu’il n’ira pas parce qu’on ne le laissera pas faire. Et d’ailleurs, certains disent que la Ligue va intégrer le PPE. " Le PPE, le parti européen que vient de quitter Viktor Orban, mais où l’intégration éventuelle de la Ligue fait déjà grincer des dents.

Le premier pas d’une longue route

D’intenses tractations se profilent à l’horizon. La prochaine rencontre du trio Orban-Morawiecki-Salvini devrait avoir lieu en mai à Varsovie. En cas de succès, Viktor Orban et son projet d’alliance de la droite radicale pourraient considérablement modifier les équilibres politiques au sein du Parlement européen. En cas d’échec, le premier ministre hongrois pourrait, plus modestement, rejoindre les conservateurs polonais au sein du groupe ECR. La troisième option, la pire, ce serait que les 12 eurodéputés du Fidesz continuent à siéger comme indépendants.

Le dirigeant souverainiste hongrois s’est félicité hier d’avoir effectué " le premier pas d’une longue route " mais sans savoir encore où le chemin le mènera.

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