Le réchauffement climatique dans le Grand Nord canadien

Face à l’océan Arctique glacé qui s’étend devant lui, Gerry Kisoun contemple ce blanc immaculé et plat, là où, il n’y a pas si longtemps, se trouvait encore sa maison dans le petit village de Tuktuyaktuk, situé dans le Grand Nord canadien, côté ouest. Côté est, passé aussi le cercle Arctique, Sam Palituk, lui, contemple de splendides glaciers sur la terre de Baffin et ne cesse de s’écrier, avec tristesse, qu’ils ont fondu. Au Canada, les Inuits sont les témoins du changement de leur environnement naturel causé par le réchauffement climatique. Ils subissent de plein fouet ses effets. Au cours des 30 dernières années, l’Arctique s’est réchauffé deux fois que plus que l’ensemble du globe. Ils témoignent...

L’océan grignote du terrain

Il fait -45 degrés mais pourtant, Gerry Kisoun ne sourcille pas. Il observe, marque un temps devant le panneau bleu “océan arctique”, situé au bout de Tuktuyaktuk, -Tuk, comme le surnomment les habitants- puis s’en va marcher sur l’océan gelé. Ici, chaque année, l’océan grignote un peu plus de terrain. L’érosion des côtes s’est accélérée avec la fonte des glaces, la hausse du niveau de l’océan et les tempêtes de plus en plus violentes. L’Arctique a connu un réchauffement moyen de 1,5 degré au cours des 100 dernières années et même de 3 degrés dans cette région du Canada que sont les Territoires du Nord-Ouest.

'Notre maison va tomber dans l'océan'...

“Dans la communauté, l’inquiétude est grande à propos des changements climatiques et de l’érosion parce que c’est l’une des communautés les plus affectées en Arctique”, raconte Gerry. 

Du bout du doigt, il montre une autre maison; l’océan arctique lèche la porte arrière. Il y a 20 ans, dans le jardin qui n’est plus, Noël Cockney jouait avec ses copains à 20 mètres de là, mais impossible maintenant : l'été, ce n’est que de l’eau. Sa mère a fait les bagages pour déménager cet été avec la grand-mère, 82 ans. Déjà l’an dernier, Noëlla, la maman, pensait que la maison allait tomber dans l’océan, alors cette année, ils n’ont pas d’autre choix que de quitter cet emplacement choisi par le grand-père. Cette ancienne agente de la gendarmerie royale canadienne a aussi constaté bien d’autres phénomènes. 

“La migration de certains animaux est aussi différente. Depuis deux ans, les baleines quittent la zone plus tôt. Il y a aussi une nouvelle espèce: le saumon. Beaucoup en attrapent maintenant alors qu’avant on ne le pêchait jamais. Le printemps arrive aussi beaucoup plus tôt”, poursuit-elle. Et raconte que le dernier printemps a failli mal tourner. Ils étaient restés dans leur camp dans la toundra et avaient prévu de revenir comme d’habitude à la mi-mai mais “ça fondé si vite, mon frère cadet a dû venir nous chercher plus tôt et nous faire traverser car tout avait fondu. C’était plutôt effrayant”. 

À la question "êtes-vous inquiète pour l’avenir du village?", Noëlla soulève les épaules et répond que “c’est inévitable, ça va arriver, peu importe ce que l’on fait!”. 

À quatre heures de Tuk, dans le petit hameau d’Aklavik, le vieux Dany sourit. Il a fallu prendre une route de glace sur une rivière gelée pour aller le rencontrer avec Annie, sa femme. Dany n’en est pas à sa première expérience d’adaptation. Quand il avait 9 ans, avec ses parents et un équipage de six chiens de traîneaux, ils ont quitté l’Alaska pour rejoindre Aklavik au Canada. Un voyage de plusieurs mois, par moins 60 degrés parfois pour rejoindre une terre plus propice à la vie: chez lui, la nourriture se faisait rare. 

En 84 ans, Dany en a vu des changements qu’il raconte, bien installé dans sa petite maison, entouré de trophées: de la peau d’orignal, de rat musqué etc. “Le réchauffement climatique, ça nous affecte. Il ne fait plus aussi froid. Le caribou, l’orignal, l’ours, les renards, les castors, les lynx sont toujours présents mais il y en a de moins en mois et les saisons changent. (...) Je dois donc faire les choses différemment comme trapper en novembre plutôt qu’en octobre. (...) on doit s’adapter, on ne peut pas changer cela. Ça arrive, ça arrive!”

Problèmes d'approvisionnement

Retour sur la rivière Mackenzie gelée ce qui permet de l’emprunter en auto. Mais avec le réchauffement climatique et la hausse des températures, les routes de glace durent moins longtemps. 

“Les conséquences sont que des communautés ne sont pas desservies”, explique le directeur général du conseil de développement économique des Territoires du Nord Ouest, François Afane. 

En effet, l’hiver, les camions utilisent les routes de glace pour approvisionner les petites communautés, ce qui coûte moins cher que l’avion. Sauf que si les routes de glace duraient trois mois avant, désormais c’est presque moitié moins. “Si une communauté est privé de ces routes, elle n’aura pas facilement de la nourriture, des médicaments … Il va falloir l’approvisionner en avion donc sur le plan économique, le calcul est vite fait! Le réchauffement climatique, ça nous coûte extrêmement cher ici! Ça impacte tout le monde. Certaines communautés risquent même de disparaître!” 

Autre inquiétude : la fonte du pergélisol et Gerry Kisoum en montre l’effet sur les fondations de l’église en forme d’igloo d’Inuvik, la grande ville. Juste avant, nous étions sur la route reliant Inuvik à Tuk. Cette route est un véritable laboratoire puisqu’elle traverse des étendues de pergélisol, ce sol gelé qui se trouve sous la surface dans les régions froides. À certains endroits, il a plus de 10 000 ans. Mais quand il dégèle, il endommage routes et bâtiments, comme l’église, et il relâche aussi dans l’atmosphère d’immenses quantités de méthane et de dioxyde de carbone. Or, le pergélisol dégèle de plus en plus, ce qui inquiète les Inuits et les scientifiques. 

Tous ces changements modifient le mode de vie, l’alimentation et bien d’autres choses dans ces régions éloignées. Un constat que font depuis longtemps les Inuits mais Gerry n’en perd pas pour autant son sourire et tiens à conclure en précisant: “on s’est toujours adapté, on est un peuple résilient! Ça fait tellement d’années qu’on est là. Et on est toujours là, et on sera toujours là!”.

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