Le président égyptien Al Sissi appelé à libérer les prisonniers d'opinion

Le président égyptien Al Sissi appelé à libérer les prisonniers d'opinion
Le président égyptien Al Sissi appelé à libérer les prisonniers d'opinion - © IAKOVOS HATZISTAVROU - AFP

Des députés européens viennent de publier une lettre ouverte adressée au président égyptien Abdel Fattah Al Sissi. Après la démarche similaire de 56 élus du Congrès américains, à la mi-octobre, 222 élus, dont 82 font partie du parlement européen, réclament la libération des détenus politiques jetés en prison depuis plusieurs années en Egypte.
"Nous vous adressons cette lettre afin d’exprimer notre profonde préoccupation au sujet du maintien en détention de prisonniers d’opinion en Egypte" peut-on y lire.

"Tandis que les risques sanitaires sont aggravés par la pandémie de COVID-19, nous vous exhortons de donner la priorité aux droits humains des détenus et de libérer immédiatement ceux dont la détention est arbitraire. Malgré ces risques, nous constatons qu’un nombre important de défenseurs des droits humains, avocats, militants politiques et autres prisonniers d’opinion demeurent en détention en Egypte", poursuivent les signataires, parmi lesquels plusieurs députés belges.

Un nombre important de défenseurs des droits humains, avocats militants politiques et autres prisonniers d'opinion demeurent en détention en Egypte 

Ce n’est pas la première fois que des élus du parlement européen tancent les autorités égyptiennes. En octobre 2019, ils avaient déjà souligné la détérioration des droits humains dans le pays. Les organisations internationales dénoncent en effet depuis quelques années, une augmentation alarmante des disparitions de militants des droits humains, des arrestations arbitraires de certains autres, ainsi que de nombre de journalistes. Des milliers de prisonniers d’opinions croupissent derrière les barreaux, les détentions provisoires peuvent y atteindre plus de deux ans…

Une répression accrue depuis 2019 

Pour la députée européenne belge Marie Arena (PS, Groupe des démocrates et progressistes), signataire du texte, "c’est la communauté internationale dans son ensemble qui s’inquiète de la situation des Droits de l’Homme en Egypte, et du rétrécissement, je dirais même de l’anéantissement de l’espace de la société civile en Egypte. On est dans un Etat ultra-répressif."

La répression contre les militants des droits humains s’est fortement accentuée ces dernières années, explique à ce propos Leslie Piquemal, de l’ONG Cairo Institute for Human rights studies : "On voit une accélération de ce phénomène depuis 2 ou 3 ans… On voit de plus en plus de journalistes connus qui finissent derrière les barreaux pour avoir fait leur travail, et des défenseurs des Droits humains ou des membres de partis d’opposition".

Un grand nombre d’entre eux avait été d’ailleurs arrêtés il y a un an, en septembre 2019, au moment des grandes manifestations contre la corruption et la mauvaise gestion des autorités égyptiennes. Plus de 4000 personnes avaient été arrêtées, parmi lesquelles des enfants, et certaines d’entre elles sont toujours en détention provisoire, donc sans jugement. "On avait profité de cette grogne pour faire un grand coup de filet dans les milieux journalistiques, des avocats, des défenseurs des droits humains", poursuit Leslie Piquemal. Parmi ceux-ci, des militants et des journalistes connus, dont le blogueur et défenseur des Droits humains, Alaa Abdel Fattah, son avocat Mohammad Al Baker, et plusieurs journalistes qui avaient dénoncé ces arrestations, dont Esra Abdel Fattah, Solafa Magdy et Hassan Al Sayyad.

Encore récemment, 900 personnes ont aussi été interpellées lors d’une nouvelle vague d’arrestations, à l’occasion du premier anniversaire du soulèvement de septembre 2019.

Des conditions de détention préoccupantes 

Au total, les ONG estiment qu’au minimum 60 000 prisonniers politiques se trouvent derrière les barreaux des prisons égyptiennes, cela sans compter les milliers de personnes disparues.

Dans ce contexte de répression, il faut ajouter les conséquences de la crise sanitaires. Celle-ci a officiellement fait plus de 6000 morts dans le pays, des chiffres sans doute inférieurs à la réalité.

Pour les ONG, cette crise sanitaire a aussi été l’occasion de mettre en place des mesures d’exception dans les établissements pénitentiaires, "un système déjà très connu pour sa surpopulation, très dur, avec un accès aux soins très difficile", précise Leslie Piquemal. "Cette situation est connue depuis longtemps, et reconnue par des experts onusiens qui avaient interpellé les autorités égyptiennes. Même le CICR n’a pas accès aux prisons égyptiennes ! En 2020, cela s’est encore détérioré".

Sous prétexte de prévenir les contagions au sein des prisons, tous les contacts des détenus avec le monde extérieur ont en effet été interdits, sans faciliter les autres façons de communiquer, tels les accès au téléphone ou au courrier. Les proches ne peuvent en outre pas leur amener de médicaments, introuvables en prison. Ce sont, dénoncent les défenseurs des Droit humains, les prisonniers politiques et d’opinion qui en paient le prix le plus lourd, certains de leur vie : en mai dernier, le jeune vidéaste Shady Habash, arrêté pour insulte au président, est mort derrière les barreaux ; plus récemment, au moins un détenu d’opinion, Mohamed Mounir, est décédé des suites d’une infection du nouveau coronavirus.

Impuissance et intérêts européens 

La lettre ouverte des députés européens appelle donc les autorités égyptiennes à se conformer au respect le plus basique des Droits humains, et à libérer ces milliers de prisonniers d’opinion qui risquent leur vie. Cet appel risque cependant de rester sans réponse, tant le régime du président Abdel Fattah Al-Sissi a réussi à se positionner comme allié indéfectible de la politique européenne dans le bassin méditerranéen.

"Il peut cependant disposer de fermes soutiens en Europe, regrette l’eurodéputé belge Philippe Lamberts (Ecolo, Groupe Les Verts ALE), également signataire de la lettre ouverte. Il est un peu dans la même position qu’Erdogan, avec la volonté de se mettre au service des Européens dans leur politique d’’Europe forteresse’. Il gère la migration pour nous. La seule solidarité exprimée de la part de nos autorités européennes et belges, c’est pour expulser des gens."

Une analyse que partage Leslie Piquemal, pour qui la diplomatie égyptienne fait de son mieux pour positionner le pays "comme allié des Etats membres sur des questions de contrôle des frontières, de lutte antiterroriste ", une lutte antiterroriste utilisée selon plusieurs analystes pour réprimer toute opposition.

"En Europe, avec donc une grande crainte par rapport aux possibilités d’immigration et aussi de désordre régional au Moyen Orient, les gouvernements préfèrent s’accrocher à ce qu’on appelle en anglais ‘The devil we know’, c’est-à-dire le moindre mal. Car à leurs yeux, c’est-à-dire un dictateur fort dont ils espèrent qu’il pourra contrôler la situation en Egypte."

A ces éléments, il faut ajouter les liens économiques que l’Egypte a su tisser avec plusieurs grandes puissances, dont les Etats Unis, et surtout la France. Le Caire est en effet l’un des plus gros clients potentiels de l’armement français, situation qui rend la dénonciation de ses agissements encore plus difficile, estime l’eurodéputé."Al Sissi est un autocrate, cela ne va pas le faire fléchir, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas dénoncer ce qui se passe là-bas ".

"Depuis toujours, l’Union européenne a été le fer de lance sur des questions comme la peine de mort, de conventions internationales en matière de droits de l’Homme. C’est aujourd’hui encore plus qu’hier qu’il faudra le faire. Est-ce qu’on va gagner tout de suite ? Sans doute pas, mais ne plus en parler est une faute grave", estime pour sa part la députée socialiste, qui espère que le Haut représentant de l’Union européenne, Josep Borell, aura en tête ces préoccupations dans les relations de l’Union avec les autorités égyptiennes.

 

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