"Le pape va plaider aux Nations Unies en faveur d'une gouvernance mondiale"

Sous le regard du pape François, l'ancien président cubain Fidel Castro salue le nonce apostolique, l'ambassadeur du Vatican à Cuba, Giorgio Lingua.
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Sous le regard du pape François, l'ancien président cubain Fidel Castro salue le nonce apostolique, l'ambassadeur du Vatican à Cuba, Giorgio Lingua. - © ALEX CASTRO - AFP

Le pape François arrive aux États-Unis, après une visite de trois jours à Cuba. Le chef de l’Église catholique va rencontrer le président Barack Obama et prendre la parole devant le Congrès et l'assemblée générale des Nations unies. Il devrait aborder nombre de thèmes controversés, comme l'accueil des immigrés, la défense de l'environnement, les dictatures de la technologie et de la finance ou la responsabilité des vendeurs d'armes.

A la fois chef spirituel et chef d’État, le pape tient un discours moral qui a des implications politiques directes. Et son réseau diplomatique est réputé comme l'un des mieux informés. Nous avons interrogé à ce sujet Jean-Pierre Delville, évêque de Liège et fin connaisseur de l'action internationale de l'Église catholique.

Selon lui, aux États-Unis, le pape François va avant tout défendre sa vision de l'écologie. "On sait bien que là-bas, c'est un message difficile à faire passer. C'est un message social. Et les Nations Unies représentent la dimension internationale qui est au cœur des préoccupations du Saint-Siège depuis plus de 50 ans. Il défend l'idée d'une gouvernance mondiale. S'il n'y a pas une ONU forte, une police mondiale, une règlementation des rapports entre Etats par une autorité supranationale, on n'en sortira jamais. Or, la question écologique est une de celles-là. Si on ne la règlemente pas au niveau mondial, il n'y aura pas de solution. Donc, le pape va à l'ONU pour plaider la cause d'une gouvernance mondiale pour, d'une part, protéger la planète et, d'autre part, faire baisser la violence."

Communisme à visage humain​

Ce voyage de François fait symboliquement le lien entre La Havane et Washington, alors que les deux pays viennent de renouer des relations diplomatiques. Le Saint-Siège s'est impliqué dans ce rapprochement. Le cardinal Pietro Parolin, diplomate chevronné et secrétaire d’État à la Curie, a joué un rôle discret mais crucial dans le processus. "Il ne s'agissait pas de négocier le rapprochement entre les deux pays, explique l'évêque de Liège. C'était plus une façon de rapprocher les points de vue. Le pape veut valoriser l'engagement social de l’Église à Cuba et qui a un grand impact sur la population, une crédibilité. C'est un modèle d’Église dans le monde. A côté de ça, il veut que les États-Unis soient vus d'une façon nouvelle et plus comme le grand ennemi voisin, le champion du capitalisme qui va tout écraser, mais comme un pays avec qui on peut s'entendre. C'est plus un rapprochement des mentalités avant d'être un engagement diplomatique, au sens technique du terme."

L'implication du Vatican dans la région remonte à la crise des missiles de Cuba qui, en 1962, avait failli provoquer un affrontement nucléaire entre les États-Unis et l'URSS. "Le pape Jean XXIII s'était engagé pour calmer le jeu, rappelle Jean-Pierre Delville. Et puis, la visite de Jean-Paul II à Cuba en 1998 représente un tournant. Le pape polonais a découvert un communisme qui n'était pas un communisme comme celui qu'il connaissait en Europe de l'Est, avec une dictature très oppressante. Il a découvert un communisme à visage humain. Ce fut un grand moment pour Jean-Paul II qui a compris la valeur de cet État communiste dans lequel se trouvait une Église catholique, inspirée par la théologie de la Libération. Le pape a compris qu'il y avait un lien entre l'engagement social de l'Église et l’État cubain. Aujourd'hui, nous connaissons une troisième étape, avec ce rapprochement entre Cuba et les États-Unis, auquel le pape argentin François est très sensible."

Les nonces, discrets ambassadeurs du pape

Il faut dire que la diplomatie vaticane a la réputation d'être bien introduite dans beaucoup de milieux et d'être particulièrement bien informée. "La Saint-Siège envoie des nonces, c'est-à-dire des ambassadeurs dans de nombreux pays du monde et réciproquement, avec les ambassadeurs envoyés à Rome. Ce réseau s'est étendu sous le pontificat de Jean-Paul II. Les nonces sont en contact avec les églises locales, avec les évêques locaux, mais aussi les chrétiens de la base. Ils reçoivent une information de première main que beaucoup d'ambassadeurs n'ont pas."

Les nonces sont des personnages secrets. L'action de ce vaste réseau diplomatique est largement méconnue, reconnaît l'évêque de Liège. "C'est une diplomatie discrète, qui ne s'ingère pas dans les affaires de l’État. Le but principal de la diplomatie du Saint-Siège, c'est de règlementer les rapports entre une Eglise locale et l'Etat. Il faut s'assurer par exemple de la liberté des cultes. Ça peut être, le cas échéant, un règlement de conflit de voisinage entre pays, mais c'est beaucoup plus rare. L'action est en général centrée sur la relation entre l’Église locale et l’État."

Le réalisme du moindre mal

Dans ce cadre, les nonces sont parfois amenés à dialoguer avec des dirigeants peu fréquentables et à faire preuve de réalisme politique. "C'est toujours très délicat, reconnaît Jean-Pierre Delville. Il y a des règles à suivre. Par définition, un nonce, un ambassadeur, fréquente le gouvernement vers lequel il est envoyé. Il ne va pas commencer à juger ce gouvernement. Nous nous rendons compte qu'un moralisme exagéré peut conduire à des situations catastrophiques. En faisant tomber Saddam Hussein, on a créé le chaos en Irak. Il y a un réalisme, qui tient compte de la situation des populations locales et de leurs besoins réels. Ce réalisme va trancher en faveur d'un moindre mal, parce qu'on ne peut pas toujours obtenir l'idéal qu'on espère."

L'évêque de Liège est également proche depuis longtemps de la communauté Sant'Egidio, qui a encadré des négociations pour mettre fin à certains conflits, comme au Mozambique. Pour Jean-Pierre Delville, il ne s'agit pas d'une diplomatie parallèle, mais d'un mouvement de chrétiens indépendants du Vatican. " C'est d'abord une communauté engagée au côté des plus pauvres. Et la guerre est la plus grande ennemie des pauvres. Elle propose ses bons services dans les conflits où il faut du tact, de la patience pour mettre les protagonistes ensemble. C'est à ce titre-là qu'elle intervient, et pas au titre de diplomatie parallèle ou de longue main du Saint-Siège."

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