Le Liban au bord de l’effondrement : "La classe politique médiocre refuse de changer son comportement"

Le monde s’inquiète de plus en plus pour le Liban. Le pays traverse la pire crise économique de son histoire, et sa classe politique ne semble pas prendre conscience de la gravité de la situation. La monnaie nationale perd chaque jour de sa valeur face au dollar. Les entreprises, les magasins ferment. Le chômage explose. Près de la moitié de la population vit désormais dans la pauvreté. Le gouvernement a appelé le Fonds Monétaire International à l'aide, mais il ne parvient pas à présenter des chiffres fiables de son endettement.

Pour la population, cette crise économique se manifeste d’abord par l’explosion des prix des denrées de base. Le Liban importe plus de 80% des produits qu’il consomme. La valeur d’un dollar américain est passée de 1500 à 8000 livres libanaises sur le marché noir. Il n’y a plus de taux de change officiel. Le prix du kilo de bœuf est passé en quelques mois de 18.000 à 50.000 livres libanaises. La moitié des boucheries ont fermé. Avec l’augmentation des prix, le pouvoir d’achat s’est effondré.

Les économies des Libanais ont disparu, et c’est inquiétant pour tout le monde

Et ceux qui avaient des économies ne sont pas à l’abri. Les agences ont cessé depuis le début de l’année de permettre aux épargnants de retirer leur argent en dollars. L’argent est donné en livres libanaises, à des taux entre 1500 et 3000 livres pour un dollar, loin de la valeur réelle de l’épargne.

" Les économies des Libanais ont disparu, et c’est inquiétant pour tout le monde ", relève Ziad Majed, professeur à l’université américaine de Paris. " L’hypothèse circule que les gouvernements successifs ont réclamé des liquidités aux banques, en leur promettant des taux d’intérêt élevés, mais l’Etat n’est désormais plus capable de rembourser. Les caisses sont vides. On s’attend à ce que, après la crise, l’épargne bancaire aura disparu ou ne sera remboursée que sur le long terme. "

Pénuries d’essence et d’électricité

Les fermetures de petites et moyennes entreprises se multiplient et le chômage devient de plus en plus important. " C’est une faillite, qui rappelle les années 83-84, durant la guerre civile, mais avec une ampleur plus importante encore. " 45% de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté. Certains hôpitaux n’acceptent plus les malades du Covid-19 par manque de moyens. Les pénuries d’essence et d’électricité handicapent les entreprises et les particuliers. Comment faire fonctionner les réfrigérateurs, la climatisation, les feux de circulation ? " C’est un cancer qui dévore tout le corps libanais. "


►►► À lire aussi: Coronavirus au Liban: record du nombre quotidien de contaminations


Selon Ziad Majed, l’effondrement actuel de l’économie libanaise puise ses racines dans la reconstruction rapide qui a suivi la guerre civile, dans les années 90. Elle a créé une dette énorme. Le service de cette dette pesait lourd, entre 20 et 25% du budget national. Depuis le début de la guerre en Syrie, dans laquelle le Hezbollah s’est impliqué, la croissance économique est devenue très faible, ce qui rend le poids de la dette de plus en plus lourd dans le budget national. Le gouvernement s’est progressivement endetté sur la scène nationale.

3 images
Une Libanaise montre son réfrigérateur vide. 45% de la population vit sous le seuil de pauvreté. © Mahmoud ZAYYAT / AFP

La corruption s’est généralisée

Surtout, le politologue pointe la généralisation de la corruption, avec des commissions, des dépenses non justifiées. On estime par exemple que 40 milliards de dollars sont engouffrés dans le secteur de l’électricité, alors qu’une grande partie du pays n’est pas alimentée correctement. A Beyrouth et ailleurs, il y a deux ou trois heures d’alimentation électrique par jour. Le secteur des déchets présente les mêmes défaillances. Il n’y a pas de société qui gère ce service, bien que des milliards de dollars ont été dépensés.

La guerre dans la Syrie voisine, et historiquement connectée au Liban, pèse lourd également. Il y a un million et demi de réfugiés syriens au Liban. Le pays reçoit une aide internationale pour cet hébergement. Mais selon Ziad Majed, elle n’a pas été dépensée correctement. " La corruption est une maladie qui gangrène l’économie libanaise. Dans le système libanais, le clientélisme joue un rôle important. Il prévoit une distribution des postes et des contrats entre les représentants des différentes communautés. Cela épuise le budget et empêche un bon contrôle des dépenses. Le système judiciaire, qui manque d’indépendance, ne parvient pas à enquêter pour débusquer les responsables politiques corrompus et leur entourage. "

Une classe politique médiocre est aux commandes depuis la fin de la guerre civile. L’ancien chef de l’armée est devenu président de la République. On le sent complètement déconnecté et incapable de gérer la situation.

" Il faut ajouter à cela une classe politique médiocre, qui est aux commandes depuis la fin de la guerre civile. Certains étaient d’ailleurs des chefs de milice. L’ancien chef de l’armée, Michel Aoun, est devenu président de la République. On le sent complètement déconnecté et incapable de gérer la situation. Les mêmes ténors de la politique libanaise sont toujours là. Ils refusent de réformer, de changer leur comportement, parce que ça représenterait pour eux un suicide politique. "

Les revenus de l’Etat sont très faibles, en raison de la fraude fiscale et de cette corruption. Depuis le mois de mars, l’Etat est en faillite : il a cessé de rembourser le service de la dette. Le Liban sollicite désormais une aide du Fonds monétaire International, sur la base d’un plan de sauvetage. Mais des désaccords internes persistent, notamment sur les pertes à faire assumer au secteur financier. Deux responsables de l’équipe de négociateurs auprès du FMI ont démissionné, en accusant les autorités d’entraver tout réel changement.

Plus le temps passe, plus le redressement sera douloureux

Le lobby des banques est extrêmement puissant au Liban, jusqu’au sein du gouvernement, explique Ziad Majed. Les banques ont contredit les chiffres présentés par le gouvernement. Le FMI demande que l’on se mette d’accord sur ces chiffres. C’est le premier élément de blocage. Il y a aussi la question de l’électricité, du contrôle des frontières et des trafics pétroliers avec la Syrie. Il faut mettre de l’ordre avant de voir une aide arriver. Vu l’alliance entre le Hezbollah et le régime de Damas, il y a une crainte que l’aide internationale soit transférée en Syrie. "

Le FMI a mis en garde le Liban : plus les responsables perdent du temps, plus le redressement du pays sera difficile. Et avant l’octroi d’une aide, il négociera une restructuration du secteur bancaire hypertrophié et des réformes économiques pour réduire la dépendance du pays aux importations.

A chaque grande crise, un sauvetage vient de l’extérieur

" Cette discussion avec le FMI révèle toutes les illusions qui existent au sein de la classe politique déconnectée de la souffrance des gens, analyse Ziad Majed. A chaque grande crise dans le pays, les responsables considèrent qu’il va y avoir un sauvetage de l’extérieur : soit la France va mobiliser les amis du Liban, soit le FMI, la Banque mondiale et d’autres institutions vont injecter quelques milliards dollars, soit les pays du Golfe vont verser de l’argent pour calmer la situation. Aujourd’hui, les pays du Golfe n’injectent plus d’argent. Ils ont d’autres priorités, comme la guerre au Yémen ou leurs rivalités régionales. La France avait mobilisé 11 milliards de dollars il y a deux ans. C’est insuffisant au regard des 50 milliards que les spécialistes jugent nécessaires pour redresser le pays. Même cet argent promis par la France n’a pas été versé, parce que les conditions prévues n’ont pas été respectées. "

3 images
Des manifestants antigouvernementaux mettent en scène un enterrement symbolique du Liban terrassé par la crise. © ANWAR AMRO / AFP

" En face, la société civile a essayé de se montrer vivante, de se révolter pour changer les choses. Mais le mouvement de contestation s’est essoufflé en raison d’une certaine fatigue, de la crise économique, du confinement sanitaire et de l’absence de perspective. Il reste des activistes mobilisés. Ils organisent des manifestations devant les banques, devant les administrations publiques, devant les ministères. La répression est devenue plus violente aussi. Il y a une pression plus forte aussi sur les journalistes qui relaient les préoccupations des gens. Ceux qui ont participé au soulèvement à partir d’octobre 2019 essaient de s’organiser, de proposer des alternatives, de penser à ce nouveau Liban qui doit émerger, mais la fatigue et la crainte affaiblissent la mobilisation. "

Le pire est à venir ?

Le Liban n’a peut-être pas encore touché le fond. " Si la perte de valeur de la monnaie se poursuit, s’il y a de moins en moins de produits présents sur le marché, si les blackouts électriques se multiplient, si le prix du pain augmente encore, on peut voir les choses se détériorer, et des actes violents apparaître. On voit déjà des suicides, dont un spectaculaire dans une rue commerciale de Beyrouth."


►►► À lire aussi: Liban : la révolte de la dignité


Ziad Majed conclut: "Il peut y avoir des attaques contre des institutions, avec une répression encore plus violente de la part des services de sécurité. Si les salaires et les retraites n’étaient plus payés, la situation se compliquerait encore. L’augmentation des prix rend déjà les choses très difficiles à gérer pour la grande majorité des Libanais, sauf ceux qui ont des connexions politiques et bancaires et qui réussissent à envoyer leur fortune à l’étranger. "

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK