Conflits armés en Syrie et en Irak: le Kurdistan, un projet oublié?

Des Kurdes récoltent des tournesols dans le district de Raniya à l'Est d'Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan en Irak
Des Kurdes récoltent des tournesols dans le district de Raniya à l'Est d'Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan en Irak - © SAFIN HAMED - AFP

Ils sont en première ligne dans la guerre contre le groupe terroriste État islamique en Irak et en Syrie : il s'agit des Kurdes. Mais qui sont-ils ? Quelle est leur histoire et celle du Kurdistan ?

Entre 35 et 45 millions de Kurdes

Le Kurdistan, c'est un territoire, un espace géographique, qui n'existe pas sur la carte du monde. Mais c'est une réalité humaine, avec un peuple kurde. Entre 35 et 45 millions de personnes. Cette population vit à cheval sur 4 pays : la Turquie, la Syrie, l'Irak et l'Iran.

C’est une estimation parce qu’il n’existe pas de recensement dans ces pays en question. Il faut aussi ajouter la diaspora kurde, qui représente plus de 2 millions de personnes, à travers le monde.

Ce territoire continu équivaut à celui de l'Espagne. Et pour l’image : c’est une région montagneuse, un peu comme la Suisse. Voilà pour le territoire. Quant aux Kurdes, ce ne sont pas des Arabes, ni des Turcs d'ailleurs. Mais des descendants des Mèdes, cousins en quelque sorte des Perses.

Ils parlent le kurde, une langue indo-européenne. Cette langue et cette culture sont le ciment de l’identité kurde. Pas la religion. Même si la plupart des Kurdes sont musulmans, sunnites. Selon Volkan Balman, spécialiste de la question kurde et doctorant à l’ULB, il faut ajouter une nuance importante : "C’est un sunnisme très apaisé qui ne ressemble en rien au wahhabisme. La séparation de la politique et de la croyance en fait sa singularité".

Dans les cartons du Traité de Sèvres

Le Kurdistan est donc une idée très ancienne. Après la Première Guerre mondiale, elle s’est presque concrétisée, avec le Traité de Sèvres, en 1920. Il faut organiser le démantèlement de l'empire ottoman. On redessine les frontières. Dans les cartons, il y a ce projet de créer un Kurdistan autonome. Mais il sera abandonné, trois ans plus tard.

Un sous-sol très riche et très disputé

Ce projet a été mis à mal par le traité de Lausanne, trois ans plus tard. "C’est en raison de sa situation géographique et de sa géostratégie que le Kurdistan n’a pas pu bénéficier de cette délimitation géographique et devenir un État-Nation".

Volkan Balman détaille : "L’enjeu le plus important au 20ème siècle, c’était le pétrole. Et cette ressource est abondante dans les 4 parties du Kurdistan. Ensuite, l’enjeu le plus important au 21ème siècle, c’est l’eau et le sous-sol du Kurdistan en regorge. Les élites, surtout turcophones ne pouvaient pas imaginer perdre cet espace vital, eux qui avaient déjà perdu tant de territoire".

L'arrivée de Mustafa Kemal, le père de la Turquie moderne, va donc changer la donne. Il crée la République de Turquie en 1923. Et il n’accepte pas que l’on ampute son territoire de ces ressources.

On décide donc de découper le gâteau en quatre et de distribuer une part à la Turquie, à la Syrie, à l’Irak et à l’Iran. Le peuple kurde est écartelé, discriminé, souvent persécuté.

La répression des Kurdes

En Turquie, par exemple, l'identité kurde est alors tout simplement gommée, combattue. Il est interdit de parler le kurde. Les Kurdes seront réprimés par l’armée turque. Selon Volkan Balman, "la Turquie a en fait voulu copier la configuration de l’appareil étatique et social des nations qui sont sorties victorieuses de la Première Guerre mondiale. Elle voulait avoir une nation homogène. Et les Kurdes dénotaient. Ils seront donc ignorés. Alors que les matières premières viennent des régions kurdes, il n’y aura aucun investissement. Les régions kurdes vivront dans une très grande pauvreté, avec l’impossibilité de pratiquer leur langue ou encore leur culte".

Répression également en Irak, en Iran et en Syrie. Même si, là, la culture kurde n'est pas vue comme une menace réelle. Mais aujourd’hui "quotidiennement, des Kurdes sont exécutés en Iran, parce qu’ils sont Kurdes". On assiste là à "la destruction de l’histoire politique des Kurdes et à la négation de leurs droits fondamentaux", selon Volkan Balman.

On verra apparaître de nombreux mouvements qui revendiquent l'indépendance du Kurdistan. C'est le cas du PKK, dont on parle souvent. Le Parti des Travailleurs du Kurdistan est considéré comme organisation terroriste par Ankara, mais aussi par l'Union européenne et les États-Unis.

Un grand Kurdistan possible ?

La situation au Moyen-Orient est très mouvante et il est difficile de répondre à cette question. Selon Volkan Balman, c’est une réalité sentimentale avant tout. Le spécialiste cite ce proverbe : "Dans le cœur de chaque Kurde, il y a un grand Kurdistan".

Ceci dit, dans chacun des pays où les Kurdes se trouvent, l’objectif affiché, c’est aujourd’hui de gagner en autonomie. Plus l’indépendance. En Irak, cette autonomie s’est gagnée petit à petit, après des épisodes de grande répression. Mais depuis 2005, c’est un "quasi-État" qui s’est installé au Nord de l’Irak. Le Kurdistan irakien a son propre parlement, entretient des relations diplomatiques directes avec d’autres pays. Au Nord de la Syrie, c’est aussi cette autonomie qui se joue, avec des Kurdes qui dessinent un territoire, en reliant le canton de l’Afrin, à l’ouest à celui d’Hassaké à l’est.

Avec la lutte contre le groupe terroriste État islamique, on assiste là en tout cas à un tournant de la question kurde. Elle donne aux Kurdes une grande visibilité et crédibilité. Ils sont devenus des partenaires fiables de la coalition internationale. Et si le rêve d'un grand Kurdistan s'éloigne, notamment en raison de divisions, celui de Kurdistans au pluriel devient de plus en plus plausible.

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