Le "Game" des migrants à la frontière en Bosnie pour atteindre l'Europe

Bihac, depuis quelques mois, la ville de 50 000 âmes, déjà touchée par la guerre yougoslave des années 90, voit sans cesse sa population grandir. Non pas grâce à un projet touristique novateur, ni grâce à l’arrivée d’un acteur économique mondial. Mais plutôt suite à l’afflux de migrants. Ils sont Syriens, Irakiens, Iraniens ou encore Pakistanais. Ils sont actuellement 20.000 dans la ville. Dispersés à plusieurs endroits, ils errent dans les rues à tout moment du jour et de la nuit.

L’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), a pris possession d’une ancienne usine laissée à l’abandon. À l’intérieur, des tentes ont été placées, des douches installées et quelques repas distribués. Le tout dans une chaleur étouffante et une odeur pestilentielle. Capacité : 1500 personnes mais ils sont pour l’instant 2000. Hors de question pour eux d’accepter des migrants supplémentaires, de peur de provoquer des émeutes dues à la surpopulation. D’autant qu’à l’intérieur, ils sont nombreux à se partager les matelas.

Saïd est arrivé ici il y a huit mois : "Les problèmes sont nombreux pour les gens ici. Ils ont du mal à dormir. Regardez ces matelas, cela fait plusieurs mois qu’ils sont là. Ils n’ont pas été changé depuis peut-être 6 mois ou 7 mois." Lui a eu la chance d’obtenir une carte de l’OIM qui lui garantit l’entrée dans l’ancienne usine.

Une simple bâche contre la pluie

Ceux qui n’ont pas cette chance sont à l’extérieur, sur un terrain vague, au milieu des déchets entassés depuis parfois plusieurs mois et parfois simplement protégés par un bout de plastique quand il faut se protéger de la pluie.

Irfan est pakistanais et fait partie de ceux-là. Lui est avocat de formation. Il dit fuir son pays pour échapper au régime en place avec 7 de ses amis : "On vit dans cette tente. On a de gros problèmes quand il pleut, quand il y a du vent. C’est très problématique de dormir ici." Une simple borne permet aux migrants de recharger leur téléphone portable. Ousmane enchaîne : "À choisir entre manger et charger mon téléphone portable, je choisis la seconde option. C’est plus important pour moi. C’est le seul lien que je peux avoir avec ma famille et mes amis, restés au pays."

Le game, le chat et la souris

À quelques kilomètres de là, plusieurs centaines de migrants s’attroupent autour d’une ancienne pizzeria. Aujourd’hui, plus aucune pizza mais des plats différents tous les jours. Les repas sont gratuits et préparés par quatre anciens combattants bosniens. Le tout, avec des dons venus de l’étranger.

La barbe mal rasée, le regard vif et le verbe haut – même si le vétéran de guerre ne parle pas leur langue – Asim Latic sert les migrants tous les jours depuis 16 mois, sans un seul jour d’arrêt. Celui que les migrants appellent Latan a déjà servi plus de 250 000 repas depuis près d’un an et demi : "On sert plusieurs centaines de repas tous les jours aux migrants. Nous, on a fait la guerre pendant quatre ans. On sait ce que cela représente de ne pas manger pendant quatre ou cinq jours. Et on ne veut pas qu’ils vivent ce que l’on a pu connaître à l’époque."

La situation est très compliquée. Les milliers de migrants qui tentaient de rentrer dans l’Union Européenne via la Grèce, l’Albanie ou la Bulgarie se concentrent désormais sur la Bosnie-Herzégovine. La frontière est très large : plus de 1000 km mais c’est ici que beaucoup choisissent de préparer ce qu’ils appellent entre-eux : "Le game" comprenez le "jeu" car c’est une sorte de jeu du chat et de la souris. Les migrants tentent de rentrer en Croatie. Il leur faut traverser la frontière. Ils le font via la forêt. Des jours de marche en tentant de ne pas se faire repérer. Mais la police croate veille et les intercepte souvent pour les ramener à leur point de départ. Sultan fait partie de ceux-là et se plaint de violences policières : "la police m’a battu. Ils m’ont pris mon téléphone portable. Et ils m’ont emmené à Velika Kladusa, très loin d’ici. J’avais de la monnaie, ils m’ont pris tout mon argent."

Violences policières et heurts entre groupes

Nous avons tenté de vérifier ces accusations, très nombreuses dans les différents récits recueillis sur place. La police croate a refusé de nous rencontrer précisant simplement que les groupes de migrants se frappaient les uns les autres. Ce qui n’est pas totalement faux.

Nous sommes passés dans un village ou deux bandes rivales s’étaient affrontées quelques heures auparavant. Mais les migrants se plaignent de la police croate, après avoir passé la frontière.

25 000 migrants en 2018

Selon les autorités bosniaques, 25.000 migrants ont traversé le pays en 2018. Les entrées illégales se sont poursuivies en 2019.

Un soir, nous croisons un groupe de 10 pakistanais. Bouteilles d’eau dans une main, sac de pains dans l’autre, ils avancent la tête baissée pour éviter le regard de la population. Plusieurs ont une tente en main car ils savent qu’il va falloir dormir dans la forêt plusieurs jours, au moins.

Sharaf a tout juste 22 ans : "On a aucune idée combien de temps va durer le "Game". Peut-être une, deux, quatre, cinq. Peut-être dix jours ou plus. On a déjà pas mal marché. On a mis 6 mois pour arriver du Pakistan jusqu’ici à Bihac." Quelques jours plus tard, nous apprendrons qu’ils n’ont pas réussi à traverser la frontière.

La Croatie agit-elle dans l’illégalité ?

Alors la police croate peut-elle intercepter ces migrants sur son territoire pour les ramener à leur point de départ ? "Du point de vue du droit international, non. C’est illégal. D’après la convention de Genève, signé par tous les pays européens, et bien, tous les migrants qui ont franchi la frontière d’un pays européen ont le droit de demander l’asile. Sauf s’ils ont déjà introduit une demande dans un autre pays", explique Maxime Chomé, avocat spécialiste du droit des étrangers.

La plupart échouent dans leur entreprise de rejoindre l’Europe. Mais certains réussissent. Ils sont peu nombreux. Alors, à Zagreb, la capitale croate, on a pu en retrouver et en rencontrer quelques-uns. Mahdi y est parvenu avec son fils : "Moi, je suis fatigué d’être sur la route. Je n’en peux plus de cette situation pour moi et mon fils. J’attends d’obtenir l’asile. J’ai déjà fait trois interviews, il y quatre mois et maintenant j’attends. J’ai besoin d’apprendre la langue, pour pouvoir travailler ici si j’obtiens l’asile. " Alors pour apprendre le croate, il peut compter sur le soutien de l’ONG " Are You Syrious". "Nous n’avons qu’une cinquantaine de mètres carrés de bureaux mais nous tentons de maximiser l’espace pour offrir aux migrants un endroit pour apprendre la langue gratuitement et le sous-sol a été aménagé en petit magasin où ils peuvent s’approvisionner gratuitement avec des dons reçus souvent de l’étranger", explique Tajana Tadic est chargée de mission pour l’ONG. 

Crainte d’un retour renforcée par les chiffres

Au magasin ce jour-là, Fatemeh. Cette syrienne a laissé sa maison pour fuir le conflit. Elle est arrivée de Syrie avec quelques amis et a réussi le "game", moyennant de l’argent versé aux passeurs : "nous avons traversé la forêt à pied. Nous sommes partis de nuit et on a marché pendant une journée sans s’arrêter avant d’être aidé par la mafia. Je connaissais juste un gars en Allemagne qui nous a aidé pour les passeports et nous mettre en contact avec un chauffeur. En passant la frontière, une voiture est venue nous chercher et nous amener directement ici à Zagreb." Elle est aujourd’hui dans la capitale croate mais craint tous les jours d’être emmenée de là où elle vient.

Une crainte encore renforcée par les chiffres. Si plusieurs centaines de migrants réussissent à atteindre la Croatie pour ensuite faire une demande d’asile, peu parviennent à l’obtenir : "Depuis 2006, donc en 13 ans, il n’y a eu seulement que 767 demandes d’asile accordées par la Croatie. Nous, en tant qu’organisation non gouvernementale, nous constatons clairement une politique de découragement opérée par le gouvernement croate", explique Tajana Tadic. 

Mohamed, Irfan, Sharaf ou Fatemeh. Autant d’histoires et d’envies d’ailleurs avec un seul objectif : l’Europe à tous prix. L’Union Européenne, l’Unicef ou encore l’organisation internationale des migrations tentent d’aider et d’offrir un soutien alimentaire, scolaire mais la situation sur place est très compliquée. Et d’après les acteurs sur place, elle n’est pas vraiment prête de s’améliorer. Car avec les beaux jours qui arrivent, les migrants sont de plus en plus nombreux à rêver d’Europe et à tenter le "game" pour y parvenir.

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