La filière du "djihad du sexe" en Syrie, une supercherie?

Le cheikh salafiste saoudien Mohamad Al-Arifi avait aussitôt nié être à l'origine du tweet apparu sur son compte et autorisant le "djihad du sexe"
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Le cheikh salafiste saoudien Mohamad Al-Arifi avait aussitôt nié être à l'origine du tweet apparu sur son compte et autorisant le "djihad du sexe" - © YouTube

Une exagération, cette histoire de filières de femmes musulmanes parties en Syrie pour assouvir, par pure dévotion, les désirs sexuels des djihadistes qui y combattent? C'est en tout cas ce qu'affirme un ancien diplomate français, jadis en poste à Damas. Les médias ont abondamment fait usage du terme même de "jihad al-nikah" (guerre sainte du sexe). Non seulement celui à qui on attribuait sa mention s'en est toujours défendu, mais aucun témoignage ne semble pouvoir être considéré, à ce jour, comme crédible, avance Ignace Leverrier.

Un article sur les Blogs du Monde l'affirme sur un ton de reproche non dissimulé : "Vous allez être déçus, titre son auteur, le 'djihad du sexe' en Syrie n’a jamais existé !", y affirme-t-il.

Ce sont essentiellement les déclarations du ministre tunisien de l'Intérieur Lotfi ben Jeddou qui avaient mis le feu aux poudres. "Elles (des Tunisiennes, ndlr) ont des relations sexuelles avec 20, 30, 100" djihadistes, avait-il martelé devant les députés à la tribune de l'Assemblée nationale constituante (ANC), en ajoutant qu'elles entretenaient ces rapports "au nom du jihad al-nikah" et qu'elles revenaient "enceintes". Nous avions fait état de ces propos sur notre site et dans notre JT.

Le ministre "n’a toutefois apporté aucune preuve appuyant ses affirmations", relève le site de France 24.

Ces propos ont cependant fait l'effet d'une traînée de poudre dans les médias tunisiens: certains avançaient des chiffres et décrivaient même des filières de recrutement. Des témoignages difficiles à vérifier fleurissent dans la presse et sur les réseaux sociaux. 

Mais peu de preuves tangibles: si ces pratiques existent dans l'absolu, il ne peut être démontré, à ce stade, que des dizaines de jeunes femmes empruntent des voies organisées pour rejoindre la Syrie dans le cadre de ce que d'aucuns ont appelé le "djihad du sexe". L'article de France 24 souligne, lui, que le ministre tunisien à l'origine de la déclaration, Lotfi ben Jeddou, est "en conflit avec le parti islamiste Ennahda au pouvoir". Une raison personnelle est-elle à la base de ses affirmations?

Une "machination du régime" ?

Pour l'auteur du blog hébergé sur le site du Monde, aucun des témoignages de ces rapports sexuels ne peut être qualifié de "crédible", le dernier en date étant diffusé par une chaîne syrienne qui soutient largement le régime.

Il rapporte aussi l'utilisation par d'autres chaînes - essentiellement syriennes et libanaises - d'images de combattantes tchétchènes datant de 2010 pour parler de ces Tunisiennes prétendument venues en Syrie.

Quant aux dites "djihadistes du sexe" ayant quitté la Tunisie, le Nouvel Observateur reconnaît un seul fait établi "mais qui n’est pas forcément anormal" : douze jeunes Tunisiennes sont actuellement portées disparues.

Si cette histoire (une "propagande du régime syrien", lance même Leverrier sur son Blog du Monde) a tant fait parler d'elle, c'est aussi parce que beaucoup se sont offusqués quand, en décembre 2012, le compte Twitter d'un cheikh radical saoudien affichait un message mentionnant l'expression de "djihad du sexe".

Dans ce tweet, le cheikh autorisait ces brefs mariages, pour que les femmes musulmanes assouvissent les désirs des combattants syriens, avant de se remarier, le temps d'un autre rapport. Mais deux éléments ont suspendu ce message entre les pincettes du doute : non seulement il dépasse la limite de 140 caractères strictement imposée par Twitter, mais Mohamad al-Arefe, le cheikh en question, n'a jamais relayé cette pensée sur son site et nie même en être l'origine. Il n'en est d'ailleurs plus considéré comme la source, ajoute France 24.

Seulement depuis, l'expression a fait son chemin. Elle court désormais au même rythme qu'une question: s'agit-il d'une machination ou d'une supercherie? On ne peut, en tous cas, et jusqu'à preuve du contraire, considérer l'existence (ou l'inexistence) de filières du "djihad du sexe" comme avérée.

RTBF

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