Le djihad a choisi son ennemi: la Terre entière

Un djihadiste Français arrêté en avril au Mali.
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Un djihadiste Français arrêté en avril au Mali. - © HO - BELGAIMAGE

Jamais un mot n’aura été autant utilisé sans que quiconque puisse en donner une définition univoque. Croisade pour les uns, code moral pour les autres, le djihad empoisonne une zone géographique qui s’étend aujourd’hui du Caucase à l’Afghanistan et de la Syrie au Mali. Au risque de s'étendre davantage.

La légitimité de l’usage du mot djihad par les combattants islamistes est loin de faire l’unanimité, y compris au sein de la communauté musulmane. Étymologiquement, djihad (ou Jihad) se traduit par "effort". Un effort qui permet plus précisément de "suivre la voie de Dieu". Ce peut être un effort de prédication, ou de propagation de l’islam. Les auteurs mentionnent généralement quatre types de djihad: "par le cœur, par la langue, par la main et par l'épée."

Les plus radicaux dans l’interprétation du mot sont des savants sunnites qui vont jusqu’à considérer le djihad comme le 6ème pilier de l’Islam, statut que ne lui octroient pourtant pas les textes du coran.

L’irrésistible ascension du mouvement djihadiste dans le monde

L’histoire récente permet de constater une corrélation certaine entre la fragilisation des Etats du Moyen-Orient, l’interventionnisme -militaire- occidental et le développement du mouvement djihadiste. Comme l’explique Philippe Rekecewicz dans un article du Monde diplomatique, le djihadisme a tissé sa toile à travers le Moyen-Orient et l’Afrique, jusqu'à transformer l’Europe en une importante filière de recrutement.

La cartographie du développement du mouvement djihadiste est révélatrice: après le 11 septembre, les djihadistes se déploient en Afghanistan où les USA ont renversé les talibans. C’est ensuite le tour de l’Irak où les même djihadistes occupent le terrain en 2003 avec le renversement de Saddam Hussein par les Américains. Les soldats du djihad sont alors recrutés parmi les moudjahidines aguerris en Afghanistan. Suivent le Liban en 2006 et la Libye en 2011. La chute du régime de Kadhafi provoque l’essaimage des combattants vers les pays proches après avoir pillé les dépôts d’armes libyens. Et c’est enfin l’intervention française au Mali en 2013. C’est ce qui faisait dire à Philippe Rekecewicz en octobre dernier que les djihadistes sont partout où interviennent les occidentaux depuis 2001.

C’est non seulement vrai en Irak et en Syrie avec le nouvel "Etat Islamique" (ex EIIL) , mais aussi par-delà les zones de conflits médiatisées en Occident, dans les états détruits, affaiblis ou déstabilisés. Depuis l’Algérie jusqu’au Sénégal, de la Centrafrique jusqu’à l’Érythrée et du Soudan à la Somalie.

Le conflit en Syrie/Irak prend le pas sur la Palestine

Le politologue français Gilles Kepel, spécialiste du monde arabe, déclarait lors d'une interview que le djihadisme est nourri par l’enjeu syrien et irakien. Au point de modifier les grandes priorités géopolitiques. Selon lui, le principal point de conflit au Moyen-Orient est maintenant l’Irak avec la proclamation du Califat le 29 juin - premier jour du Ramadan- et le conflit sunnites/chiites exacerbé. La Palestine ne focaliserait plus l’intérêt musulman: "La cause palestinienne reste centrale mais c’est un élément rhétorique. Les djihadistes d’Europe partent pour la Syrie et l’Irak". Le danger pour l’Europe est que tous les salafistes (connus pour leur rigorisme) ne sont pas tous djihadistes, mais que des groupes sont radicalisés par des imams.

Le djihadisme devient territorial

La création d’un Etat Islamique en Irak et à la frontière syrienne serait l’illustration de la nouvelle politique de territorialisation des mouvements djihadistes. L’image d’une nébuleuse terroriste sans frontières construite autour d’Al-Qaeda a fait place à ce que Gilles Kepel appelle un nouveau business model, avec une forme d’organisation plus radicale. Il déclarait sur les ondes françaises d’iTélé : "Avec Al-Qaïda , tout était centralisé et pyramidal. Ben Laden payait les billets d’avion et donnait des feuilles de route. Aujourd’hui avec le califat Ibrahim autoproclamé (en Irak), le djihadisme prend une forme concrète ".

Ce qui suscite d’ailleurs déjà des conflits au sein même de la communauté sunnite quant à la reconnaissance d’Ibrahim (d’Abu Bakr al-baghdadi) par les autres mouvances religieuses. C’est notamment le cas d’Issam Barqawi, savant musulman qui évoque les méthodes "distordues" du groupe d’Abu Bakr al-baghdadi. Il dit craindre pour le sort "réservé à tous les musulmans" et notamment aux autres moudjahidines, eux aussi combattants pour la libération du monde musulman. Issam Barqawi a clairement reproché au nouvel "Etat" de tuer des musulmans et de déformer la religion.

Comme pour l’Afghanistan, l’Irak et la Libye, le développement de cet Etat islamiste semble aller de pair avec la difficulté grandissante des États-Unis à maîtriser leurs propres capacités d’interventions dans les Etats en guerre.

Le nord Caucase dans le collimateur

Une zone qui attire moins les médias est celle Caucase du Nord où se battent les rebelles. Bien qu’affaiblie, cette opposition nationaliste et djihadiste existe bel et bien, même si les djihadistes/rebelles tchétchènes n'ont pas frappé Sochi lors des Jeux. La crainte des Russes demeure que le califat du nord Caucase mène des actions.

Wahhabisme et pétrodollars

Peu d'Etats déclarent ouvertement leur soutien au djihad, mais des liens peuvent exister. Le Qatar est la deuxième monarchie wahhabite du monde, à côté de l’Arabie saoudite. Le wahhabisme est l’une des quatre "écoles" sunnites qui ont interprété l’Islam. Les wahhabites instaurent la charia (loi islamique) où ils le peuvent. Et si leur intégrisme est moins critiqué que celui des talibans, certains n’hésitent pas à dire que l’attrait des Occidentaux pour les pétrodollars en serait peut-être la cause. Rarement critiqué sur le sujet, le Qatar est soupçonné d’aider les mouvements djihadistes.

Frères musulmans, Al-Qaïda, Salafistes

Comme les autres religions, l’Islam a évolué dans l’histoire. Plusieurs visions sociopolitiques se sont développées à partir des années 1920. Notamment celle des Frères musulmans (égyptien-arabe) qui ont mis en place un système organisationnel moderne qui pallie parfois l’inefficacité des gouvernements locaux. Depuis la fin des années 1990, Al-Qaida est décrit comme une jonction entre les Frères musulmans et le salafisme, tendance fondamentaliste guidée par la volonté de "retourner aux anciens". Comme rien n’est simple, le salafisme n’est pas identifiable au djihadisme. Certains courants ont d’ailleurs condamné les attentats du 11 septembre. Seul le salafisme djihadiste a des velléités contre les pouvoirs musulmans jugés faibles.

L’arme du Jihad : internet

Preuve de la décentralisation du djihadisme, en France, une étude réalisée auprès des familles des jeunes partis au Moyen-Orient conclut que 95% de l’endoctrinement se fait par internet avec, à un moment ou un autre, l’intervention d’un interlocuteur physique.

J-Cl V.

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