Migration: le cas des "Dublinés" qui déséquilibre l'Europe

Joelson et Tatiana ne comprennent toujours pas la violence dont ils on fait l'objet, alors qu’ils étaient d’accord de rentrer en Italie volontairement, comme le veut le règlement de Dublin.
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Joelson et Tatiana ne comprennent toujours pas la violence dont ils on fait l'objet, alors qu’ils étaient d’accord de rentrer en Italie volontairement, comme le veut le règlement de Dublin. - © Valérie DUPONT

On parle souvent des migrants qui débarquent sur les côtes italiennes, mais on parle moins des "Dublinés" – du nom de la convention de Dublin –, ces migrants débarqués en Italie ces dernières années et passés dans un autre pays d’Europe après avoir donné photo et empreintes digitales à leur arrivée.

Ces derniers temps, conformément à la convention de Dublin, les pays du nord de l’Europe ont augmenté les demandes de retour vers les pays de première arrivée, parfois avec des méthodes plutôt musclées.

L’histoire de Joelson et de Tatiana en est la preuve. Joelson un Camerounais anglophone et son épouse Tatiana, originaire de Côte d’Ivoire, débarquent en Italie en juin 2017. Ce mois-là, plus de 20.000 migrants débarquent en Italie. Ils sont envoyés dans un camp de la Croix Rouge à Turin, la jeune femme enceinte, et plusieurs fois violées en Libye perd beaucoup de sang.

"En Libye, chaque fois qu’il y a un changement de garde, le nouveau garde, s’il veut coucher avec toi, il te menace, il te brutalise et, si tu refuses, il peut te tuer avec son arme", explique Tatiana, encore choquée. Alors, trois semaines après leur arrivée, ils décident de suivre un autre migrant du Nigeria, et passent la frontière italo-suisse. A Bâle, ils se rendent à la police pour demander de l’aide, car la jeune femme perd beaucoup de sang, elle est hospitalisée et son mari emmené devant les services de l’immigration.

Un retour volontaire… dans la violence

"J’ai été emmené au service de l’immigration, et là ils m’ont dit : 'Nous devons appliquer Dublin', et j’ai dit 'C’est quoi Dublin ?'. Alors ils m’ont expliqué la règle du retour dans le pays de première arrivée, et j’ai dit 'Très bien, rentrer en Italie, ce n’est pas un problème'. J’ai remercié la Suisse pour tout ce qu’ils faisaient pour sauver la vie de ma femme et de notre futur bébé et j’ai signé le document."

L’état de santé de Tatiana ne permet pas un retour immédiat. Leur petite fille Léora naît en janvier à Berne, et en février, l’Italie accepte leur retour conformément au règlement de Dublin. En septembre 2018, la police les emmène de force à l’aéroport. Tatiana raconte : "Ils ont commencé à m’attacher comme une bête, mes jambes étaient toutes encordées et j’étais menottée. Mon bébé pleurait dans son panier. Un policier m’a dit 'Vous, vous êtes illégaux, mais l’enfant lui ne bouge pas, car le bébé est né en Suisse, alors vous êtes migrants et repartez vers l’Italie mais l’enfant ne bouge pas, alors j’ai dit 'Quoi ! ?'.

Lié aux sièges d’un avion privé, le couple se débat et affirme que les policiers leur ont mis un casque sur la tête pour les empêcher de crier. Finalement l’enfant sera mis dans l’avion, et peu avant l’arrivée à Naples, le couple est délié et remis aux autorités italiennes. Accueillis dans un centre pour familles, Joelson et Tatiana ne comprennent toujours pas cette violence, alors qu’ils étaient d’accord de rentrer en Italie volontairement, comme le veut le règlement de Dublin.

Un déséquilibre européen

Mais l’histoire de ce couple ne serait pas une exception : l’Allemagne, l’Autriche et la France renvoient aussi les Dublinés en utilisant parfois des méthodes musclées ou en leur administrant des sédatifs pour éviter qu’ils se rebellent. L’avocat Luigi Migliaccio, spécialiste des questions d’immigration, confirme qu’en 2018 l’Italie a reçu plus de 60.000 demandes de transfert de Dublinés, mais, en réalité, un cinquième des demandes aboutit réellement à un transfert, car, souvent, les migrants disparaissent avant d’être renvoyés.

La Belgique par exemple en a renvoyé 190 vers l’Italie en 2018 et 79 au cours des six premiers mois de 2019, mais l’Allemagne et la France transfèrent chaque mois plusieurs milliers de personnes.

"Les arrivées par la mer ont fortement diminué : on peut parler désormais de quelques milliers, selon les derniers chiffres, explique Luigi Migliaccio. Mais, dans toute l’Europe, on doit encore résorber les retards liés aux demandes de transferts des 'Dublinés' arrivés par la route des Balkans et donc, pour l’Italie, intervenir sur le règlement de Dublin dans ce sens-là pourrait permettre de rééquilibrer les choses."

Joelson et Tatiana espèrent enfin recevoir des documents pour se construire une nouvelle vie en Italie. Ils sont passés devant la commission et attendent la réponse. Mais désormais, les Dublinés renvoyés vers l’Italie sont plus nombreux que les migrants qui débarquent en Sicile. Le ministre de l’intérieur Matteo Salvini a beau bloquer les quelques bateaux qui arrivent encore en Sicile, il ne peut rien faire contre les demandes de retour si ces dernières respectent les critères des normes européennes.

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