Le "Carnet de la Patrie" vénézuelien: outil de lutte contre la contrebande, ou de contrôle de la population?

Le "Carnet de la Patrie" vénézuelien: outil de lutte contre la contrebande, ou de contrôle de la population?
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Le "Carnet de la Patrie" vénézuelien: outil de lutte contre la contrebande, ou de contrôle de la population? - © FEDERICO PARRA - AFP

Le Venezuela est le pays où le prix de l’essence est le plus bas du monde. Mais pour en profiter, il faudra bientôt présenter à la pompe un document officiel biométrique, le Carnet de la Patrie. Sans Carnet, il faudra payer un prix dit "international" qui devrait être annoncé sous peu, et à priori inaccessible pour les 80% de Vénézuéliens qui touchent le salaire minimum équivalent à 18 dollars au taux de change officiel.

L’opposition, qui voit dans le Carnet de la Patrie un outil de contrôle de la population, crie au scandale. Le gouvernement affirme, lui, vouloir lutter contre la contrebande. Quoi qu’il en soit, cette nouvelle mesure rend le document, déjà nécessaire pour recevoir de nombreuses aides sociales, quasi-indispensable. Encore faut-il que ce nouveau système de paiement, actuellement en phase de test, fonctionne correctement.

Un choix "forcé"

Jusqu’à présent il fallait payer en liquide une essence dont le litre ne vaut qu’un centième de centime de dollar. Désormais, il faudra payer par carte bancaire via un nouveau terminal de paiement censé distinguer les détenteurs du Carnet de la Patrie des autres. Polo rouge sur les épaules, un opérateur de la compagnie pétrolière publique, la PDVSA, présente le nouveau terminal et son grand écran tactile à un client qui a le fameux Carnet. Un test durant lequel le terminal... ne fonctionne pas. "Ça doit être à cause de la pluie." commente-t-il.

En théorie, le terminal est censé débiter le prix subventionné pour ceux qui, en plus d’avoir le Carnet de la Patrie, ont inscrit leur véhicule dans un registre national. Un choix qu’ont fait beaucoup d’automobilistes qui ne peuvent pas assumer une augmentation du prix de l’essence au quotidien. C’est le cas de Carlos, chauffeur de taxi : "Pour moi c’est un moyen de subsistance. Il m’est impossible de payer le prix international. J’ai besoin du prix subventionné pour travailler, pour m’occuper de ma famille, c’est une sécurité personnelle."

Un manque à gagner de 18 milliards de dollars

Officiellement, ce nouveau moyen de paiement doit permettre d’endiguer la contrebande. Selon le président Nicolas Maduro, celle-ci représente un manque-à-gagner de 18 milliards de dollars au Venezuela. Soit une perte considérable pour ce pays où le pétrole représente 95% des exportations. Mais ses détracteurs l’accusent d’étendre un peu plus son contrôle sur la population via le Carnet de la patrie. Certains conducteurs comme Edgar ont donc décidé de ne pas en faire la demande.

Jesus Gonzalez est professeur de sciences politiques à l’université centrale du Venezuela. Selon lui, le gouvernement n’a pas les moyens de contrôler les près de 20 millions de Vénézuéliens qui détiennent le Carnet. "Pour moi le Carnet est un instrument de contrôle politique : soit tu te soumets aux autorités, soit tu paies des prix inabordables dits ‘internationaux’. Ce mythe que les gens entretiennent à propos du Carnet de la patrie renforce en fait le contrôle du gouvernement sur la population : c’est la peur qu’ont les citoyens d’être totalement contrôlés qui rend ce contrôle effectif."

Instrument de contrôle ou parade à la contrebande ? Toujours est-il qu’en pratique, l’installation de ce terminal est fortement compromise par les coupures d’électricité et d’Internet qui se multiplient au Venezuela. Résultat : Carnet de la patrie ou non, les clients continueront probablement de payer leur essence avec quelques billets dont la valeur est chaque jour plus insignifiante.

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