Åland: cet "État dans l'État" au sein de l'UE qui intrigue les indépendantistes

"Un État dans l’État"… C’est avec ces mots qu’un célèbre guide touristique consacré à la Finlande décrit cet endroit si particulier. Vu d’avion en tout cas, une première chose saute aux yeux : c’est une terre morcelée. Ce territoire est composé de plus de 6500 îles, nichées en mer Baltique, entre la Finlande et la Suède, à l’entrée du golfe de Botnie. A peine 80 de ces îles et îlots sont aujourd’hui habités.

Aland, une autonomie très poussée dans l’Union européenne

Pourtant, dès l’arrivée, l’endroit étonne les touristes de passage. Nous ne sommes pas dans un micro-Etat comme le Vatican ou la principauté d’Andorre, nous ne sommes pas non plus dans un archipel autonome qui ne fait pas partie de l’Union européenne, comme les Îles Féroé. Nous sommes bien au sein de l’Union européenne, mais dans un "quasi-pays" qui ne dit pas vraiment son nom : bienvenue à Aland, un territoire de moins de 30.000 habitants au statut tellement particulier qu’il fascine encore les politologues, les autonomistes et les indépendantistes du monde entier.

A Aland, tout ou presque fait penser à un Etat indépendant

Officiellement, Aland appartient à la Finlande. Mais quand on débarque à Mariehamn, la principale ville de l’archipel, qui compte presque autant de tilleuls que d’habitant (11.000), un nombre infini de détails et de symboles, parfois déroutants, rappellent qu’ici ce n’est peut-être plus tout à fait la Finlande. Aland est en fait le seul territoire du pays qui jouit d’une autonomie gouvernementale… et quelle autonomie !

Parlement, hymnes, médias, plaque d’immatriculation…

Les Alandais ont leur propre capitale, leur parlement, leur hymne, leurs journaux et leur station de radio, et même leur propre modèle de plaque d’immatriculation qui ne fait référence ni à la Finlande, ni à l’Union européenne. Les plaques de la Finlande calquées sur le modèle européen, avec les lettres "FIN" et les étoiles sur le côté gauche, ne sont pas délivrées ici. Tout cela alors que l’archipel compte à peine autant d’habitants que la ville de Gembloux.

A Aland, les timbres finlandais ne sont pas valables

Les policiers d’Aland arborent le drapeau de Aland sur leurs véhicules, pas celui de la Finlande et la "Alands Banken" (banque de Aland) trône au coin de la rue principale de la capitale, juste en face de la "Aland Post", la poste officielle de l’archipel. Aland imprime ses propres timbres depuis 1984 et son système postal est totalement indépendant depuis 1993. Attention, ici les timbres finlandais ne sont pas valables du tout, comme si la Finlande était un pays étranger.

Une citoyenneté spécifique mentionnée sur le passeport

Le nom de "Aland" est même mentionné explicitement sur les passeports des Alandais, à côté de l’appellation "Finlande". Les deux noms sont inscrits de la même façon et sont de la même taille. Ce n’est pas du tout un hasard. Cette "citoyenneté" alandaise est officiellement reconnue et pour la revendiquer, il faut d’abord avoir la nationalité finlandaise.

"Il faut vivre ici pendant 5 ans et parler le suédois"

Ensuite, il y a d’autres critères. "La citoyenneté alandaise, vous l’obtenez quand vous vivez pendant 5 ans sans interruption sur les îles Aland. Il faut aussi parler le suédois. Ou bien alors, il faut être né ici" explique Bengt Michelsson, chef de service au ministère alandais chargé des Affaires sociales et environnementales. Bengt est né en Finlande et il est arrivé à Aland en 1984.

Le droit de voter et d’acheter un bien immobilier

Cette "nationalité" locale qui ne dit pas son nom donne également le droit de voter et d’être éligible aux élections législatives du parlement alandais. Plus étonnant : il faut avoir cette "citoyenneté" pour acquérir un bien immobilier à Aland ou encore pour exercer une activité commerciale. Pourtant, nous sommes bien au sein de l’Union européenne mais Aland a obtenu le doit de ne pas ouvrir son marché immobilier à ceux qui ne remplissent pas ces conditions. Et puis attention, si vous vivez en dehors de l’archipel pendant plus de 5 ans, vous perdez automatiquement la "citoyenneté" alandaise.

Un drapeau, une langue et une fête… "nationale"

Aland a évidemment aussi son propre drapeau. Il ressemble beaucoup à l’étendard, non pas de la Finlande… mais de la Suède. C’est une croix scandinave jaune sur fond bleu avec en plus une deuxième croix, rouge cette fois. C’est précisément pour marquer la proximité culturelle et linguistique de Aland avec la Suède que ce drapeau a été choisi. Car à Aland, on parle uniquement le suédois et non le finnois. C’est la langue de l’enseignement, de l’affichage officiel, de l’administration ou encore de la justice quand elle est rendue dans un tribunal de l’archipel. C’est le fruit d’une décision historique.

Les symboles ont beaucoup d’importance pour les Alandais

Pour beaucoup d’Alandais que nous avons rencontré, le drapeau est un peu le "ciment" de leur identité et le symbole international de la protection de leur langue. D’ailleurs le 9 juin est un jour férie à Aland. C’est la "fête de l’autonomie" qui célèbre le jour où a eu lieu la première réunion d’assemblée législative autonome de Aland, le 9 juin 1922.

Mais en réalité, pour certains Alandais, c’est plus que ça. "C’est véritablement notre fête nationale" nous explique Marie, une infirmière née à Aland, alors que l’étendard flotte en haut du mât qui se trouve dans son jardin. "Je hisse le drapeau chaque 9 juin mais aussi pour les grandes occasions, comme nos anniversaires". Et ici, le drapeau est une chose très sérieuse. "Vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez. Vous devez d’abord être au courant des règles. Vous ne pouvez pas le laisser flotter pendant la nuit par exemple. Vous devez aussi le redescendre à 21 heures maximum. Vous ne pouvez pas non plus le poser au sol. Vous devez vraiment honorer notre étendard".

A Aland, les sites Internet se terminent par ". ax" et non ". fi"

Aland possède aussi sa propre extension pour les sites Internet : ". ax". Dans l’archipel, ces deux lettres sont utilisées par les institutions bien sûr mais aussi les entreprises, les marques… A Aland, l’extension ". fi" n’est, dans les faits, presque jamais utilisée.

Kickan Sundblum est responsable de l’administration pour la société Holmberg, une entreprise familiale gérée par son frère, Klas-Göran Holmberg. "Nous avons l’habitude ici d’utiliser le domaine ". ax" pour les sites Internet parce qu’on préfère ça. Ça montre en quelque sorte la spécificité de Aland. C’est comme notre propre drapeau, nous avons aussi notre propre extension internet et ce genre de choses. Donc nous préférons l’utiliser. Il y a aussi ". com" mais cela vient derrière. On veut garder cela pour montrer que c’est quelque chose de spécial".

Aland organise ses propres élections

Pour garantir la défense de ses intérêts, Aland organise son propre scrutin. "Nous avons un siège dédié à Aland au parlement finlandais. Et en octobre de cette année, nous aurons nos propres élections. Nos partis politiques sont totalement séparés du système finlandais. Nous avons notre système électoral spécifique ici" explique Gun-Mari Lindholm. "Nous avons à Aland un district électoral spécifique. Et dans ce district, nous votons pour envoyer un représentant qui siégera pour nous au parlement finlandais. C’est unique en Finlande".

Comment expliquer une si large autonomie pour une population si peu nombreuse ?

Pour comprendre, il faut remonter le temps. Il y a plus d’un siècle, lors de la Première guerre mondiale, les Russes occupent l’archipel de Aland et y placent des troupes et de l’artillerie. Il faut dire que l’endroit est hautement stratégique. Les îles s’étendent sur presque toutes la distance qui sépare les côtes suédoises et les côtes du Grand-duché de Finlande, composante à l’époque de l’Empire russe. C’est simple : celui qui contrôle Aland à la mainmise sur l’ensemble du golf de Botnie. En 1917, après la révolution russe, la Finlande devient indépendante et donc une question se pose : que faire des îles Aland ?

Le fruit d’un compromis au niveau international

Les Alandais parlent la langue suédoise et sont culturellement proches de la Suède. Tout naturellement, ils demandent donc leur rattachement à la Suède. Mais cette perspective ne plaisait pas à la toute jeune Finlande qui ne voulait pas voir partir ces îles au profit de son voisin. En guise de compromis, la Finlande propose aux Alandais de rester dans le giron de la Finlande, mais avec une forme d’autonomie interne. Les Alandais ont d’abord dit "non". En raison de l’enjeu international derrière cette question alandaise, le dossier est renvoyé en 1920 devant la toute jeune Société des Nations, ancêtre de l’ONU. C’est donc au siège de la SDN, à Genève, que la solution sera trouvée.

Trois clés : la langue, la protection d’une minorité et la démilitarisation

La Finlande obtient que Aland devienne une partie intégrante de son territoire mais, en échange, l’Etat doit s’engager à assurer aux Alandais la protection de leur langue, le respect de leur culture locale et surtout accepter la démilitarisation. Une condition qui assurait aussi à la Suède que l’endroit ne pouvait plus être une menace. Voilà comment, depuis près d’un siècle, Aland est aussi un territoire démilitarisé aux yeux de la communauté internationale.

Un "quasi-État" proche d’un pays indépendant ?

Tous ces enjeux ont façonné les contours de cette autonomie si poussée. Aujourd’hui, les autorités de Aland légifèrent dans des domaines aussi large que l’enseignement, la culture, les services de police, l’environnement, les routes, la poste, les médias, l’emploi, la santé publique ou la propriété immobilière. Le système douanier reste entre les mains de l’Etat finlandais, comme le système judiciaire et une partie importante de la perception de l’impôt, ce qui fait dire aux Alandais qu’ils ne vivent pas tout à fait dans un État indépendant, mais dans un "quasi-Etat". Il y a une partie de la population de l’archipel qui conserve des revendications séparatistes et qui souhaite que Aland devienne un jour un État à part entière mais ce n’est pas l’opinion de la majorité.

"L’autonomie que nous avons maintenant est déjà très développée"

Sissi Uunila est infirmière, elle à la citoyenneté alandaise et habite Aland depuis 35 ans. Elle décrit son sentiment. "Il y a des gens qui voudraient avoir un petit pays indépendant. Moi je trouve que ce n’est pas réaliste car nous sommes seulement 30.000 habitants ici. Je trouve que c’est une bonne chose d’être une partie d’un pays plus grand aussi. Même s’il y a beaucoup de talents ici, avec seulement 30.000 habitants, je pense qu’on ne peut pas avoir toutes les compétences pour gérer tous les aspects d’un pays. Et puis l’autonomie que nous avons maintenant est déjà très développée et cela fonctionne bien comme ça".

Pour changer les règles, la Finlande et Aland doivent être d’accord

Les compétences des autorités de Aland sont cautionnées dans la loi sur l’autonomie, qui a été plusieurs fois élargie depuis 1922. La supervision de l’Etat finlandais sur cette "province autonome" s’est donc fortement réduite. "Aujourd’hui, si une décision est prise par le parlement ou le gouvernement de Finlande sur un sujet qui, d’une façon ou d’une autre, sera d’application sur le territoire de Aland, le gouvernement finlandais doit dire oui ou non, mais le gouvernement de Aland doit aussi se prononcer. La Finlande ne peut pas décider seule, nous devons être d’accord avec la mesure qui est proposée par la Finlande" explique Gun-Mari Lindholm, présidente du parlement de Aland et ancienne ministre régionale. En clair, tout changement de rapport de force entre la région autonome d’Aland et l’Etat finlandais exige un accord des deux parties.

Aland a décidé, par référendum, d’entrer dans l’Union européenne

Cette règle est également d’application pour la signature des traités internationaux. Par exemple, en 1995, quand la Finlande rejoint l’Union européenne, Aland a organisé son propre référendum pour interroger sa population sur cette perspective. Les Alandais se sont prononcés favorablement et Aland a également rejoint l’UE au même moment… non sans négocier certaines dérogations, notamment au niveau des règles fiscales et des règles spécifiques liées à la citoyenneté alandaise.

Le système d’autonomie de Aland peut-il être appliqué ailleurs ?

A Mariehamn, juste à côté du port, il existe un institut de recherche qui étudie justement les questions liées à l’autonomie des régions, à la démilitarisation et à l’impact de cette autonomie sur le contexte de paix. Son nom : "The Åland Islands Peace Institute" (L’institut de la paix des îles Aland). Nous avons rencontré la directrice de cet établissement, Sia Spiliopoulou Åkermark. Elle est aussi responsable de la recherche. Elle nous parle de l’autonomie des îles Aland comme "un exemple" intéressant parmi d’autres, et non comme "un modèle à dupliquer".

5 questions à Sia Spiliopoulou Åkermark

L’histoire très particulière de cette partie du monde dans un contexte d’après guerre, l’intervention de la communauté internationale, l’enjeu de la démilitarisation, le nombre relativement réduit d’habitants et le caractère insulaire du territoire ont joué en faveur du développement de cette forme d’autonomie aux îles Aland. C’est aussi la raison pour laquelle il est difficile d’imaginer que ce système puisse être dupliqué aujourd’hui à d’autres régions, dans des contextes complètement différents.

"Vous devez être dans une démarche de dialogue"

"Il est assez fréquent que des personnes du monde entier viennent visiter les îles Åland pour étudier notre système explique Katrin Sjögren, Première ministre de Aland. Nous avons reçu des représentants de Catalogne, de Palestine, de la région d’Ache en Indonésie, du Sri Lanka… de partout dans le monde. Je sais qu’il y a eu aussi des Belges ici mais je ne peux plus vous dire quand ils sont venus. Les îles Åland sont pour moi un exemple de protection des minorités. Bien sûr, vous ne pouvez pas dupliquer notre modèle d’autonomie pour toutes les parties du monde mais il existe des éléments que d’autres régions autonomes ou qui revendiquent plus d’autonomie peuvent appliquer et je trouve ça positif. La base chez nous et que nous sommes constamment dans une démarche de dialogue avec Helsinki et la Finlande. Nous développons cette autonomie ensemble. Bien sûr, dans le cadre de notre autonomie, nous voulons toujours un peu plus de compétences. Mais dans l’ensemble, vous devez toujours être dans une démarche de dialogue"

Deux exceptions : l’intégrité territoriale de la Finlande et la sécurité

Les lois adoptées par le parlement de Aland sont analysées par le président de Finlande et celui-ci garde la possibilité de poser son veto dans deux cas seulement. Si le parlement de Aland a outrepassé ses compétences ou si la décision prise peut affecter la sécurité de la Finlande ou son intégrité territoriale.

L’État finlandais est aussi représenté à Aland. Un gouverneur est chargé de coordonner sur place l’action de la Finlande dans les domaines qui sont encore de sa compétence, comme l’administration des tribunaux de l’Etat. Mais attention, le gouverneur ne peut être choisi qu’avec l’aval du président du parlement de Aland.

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK